23.07.2008

et la terre enfanta

47 La lumière glauque du petit jour pénétrant chichement à travers les vitres embuées du dortoir éveilla les dormeurs qui s'agitèrent en grognant.
Dans le couloir le cliquetis du chariot transportant les bols du petit-déjeuner acheva de les réveiller, tandis que l'odeur familière du café s'infiltrant sous la porte mal jointe sonna le branle-bas parmi les récalcitrants. Seul, l'un d'eux, le visage tourné vers le mur resta indifférent à ce remue-ménage.
- Eh! l'ami interpella son voisin de lit, c'est l'heure du jus !
L'autre, les yeux grands ouverts ne se retourna pas.
- Un peu toqué celui-là jugea son interlocuteur vexé, en vrillant son index contre sa tempe.
Trévor Mc Neil poussa la porte d'un pied négligent pour y faire pénétrer son chariot et comme à chaque fois heurta le montant, entrechoquant les bols et faisant déborder les récipients plein à ras bord.
Il habitait à quinze minutes de l'hôpital. Sportif, il aimait en toutes saisons se rendre à pied à son travail, en respirant à pleins poumons l'air vivifiant de l'aube, aussi fit-il une grimace en fronçant le nez d'un air dégoûté lorsqu'il pénétra dans le dortoir. Une atmosphère lourde chargée d'haleines fétides, de sueur et d'urine le frappa en plein visage et le fit se ruer vers une fenêtre qu'il ouvrit en grand, déclenchant les protestations des alités.
- Navré dit-il, mais ça sent le fauve ici.
Passant entre les lits, il distribua les bols de café aux invalides et posa sur une grande table en bois blanc tachée par de nombreux ronds noirs, deux cruchons et des bols destinés à ceux qui pouvaient se déplacer.

22.07.2008

et la terre enfanta

46 Dès qu'ils reconnaissaient sa silhouette familière du bout de la pièce d'eau, ils se précipitaient sur la pitance dans un grand renfort de battements d'ailes, de cris de protestation et de prises de bec. Leur charivari ravissait Roselyn qui s'asseyait à proximité de leurs ébats pour les observer à loisir.
Attentive à leur drôlerie, elle avait prêté peu d'attention à cet homme jeune qui vint s'asseoir à l'autre extrémité du banc, et ne s'aperçut de sa présence discrète que lorsque celui-ci d'une voix amusée l'interpella :
- Je parie mademoiselle que le blanc est votre préféré !
Etonnée, elle avait jeté un regard sur lui. Deux yeux noirs abrités sous d'épais sourcils la dévisageaient effrontément, la bouche aimable souriait, dévoilant une dentition parfaite, un nez aquilin complétait l'harmonie du visage. C'était un bel homme, néanmoins, quelque chose d'indéfinissable clochait dans cet ensemble pensa t-elle une fraction de seconde, était-ce son regard impérieux et quelque peu magnétique ?
Mais à ce moment précis, elle ne chercha pas à approfondir cette particularité. A son insu Peter venait d'entrer dans sa vie.

et la terre enfanta

45 Revenue à New-York, elle traîna une certaine langueur qui n'échappa pas à Janet, son amie. Celle-ci par son affectueuse présence et sa pétulance naturelle l'aida à se reprendre. Travaillant ensemble depuis deux ans dans le même établissement et s'appréciant mutuellement, les deux jeunes filles tissèrent des liens d'amitié qui les rendirent inséparables.
Lorsqu'un jour de repos les réunissait, elles aimaient se promener dans Central Park, insouciantes, riant de tout et de rien. Leur gaieté et leurs silhouettes juvéniles attiraient les regards masculins, et cela n'était pas pour leur déplaire, bien qu'elles ne répondissent pas aux hommages trop appuyés.
Leur entente sans nuage dura jusqu'à un certain jour où Janet, indisponible, ne put l'accompagner. Elle avait quand même décidé d'aller seule dans le grand parc. Il aurait été dommage de ne pas profiter du printemps exceptionnel de cette année-là qui faisait, avec quelques semaines d'avance, éclore les fleurs des arbustes dans une symphonie de couleurs pastels. Ces promenades quasi journalières lui étaients devenues indispensables pour son équilibre, car sans se l'avouer elle regrettait la campagne de son enfance, et se souvenait avec nostalgie des promenades champêtres d'où elle ramenait, outre des griffures sur les jambes, d'énormes bouquets.
Elle avait pris comme à l'accoutumée quelques croûtons de pain secs pour les jeter aux canards.

20.07.2008

et la terre enfanta

44 L'autonomie qu'elle revendiquait au grand dam de ses parents, la fit partir seule pour New-York. Elle mena de front un emploi subalterne qui lui permettait de subvenir à ses besoins et des études d'infirmière qui l'éloignèrent pendant quelques années de sa famille. Elle ne fit auprès d'eux que de brefs séjours lors des fêtes, moments agréables mais qui lui laissaient toujours l'ombre d'un remords.
A la mort de son père, elle avait séjourné plusieurs semaines avec sa mère, espérant que celle-ci viendrait habiter avec elle dans son petit appartement. Mais Mary n'avait pas voulu abandonner sa vieille maison, ni surtout ses visites quotidiennes au petit cimetière où reposait son mari et Roselyn se reprocha de ne pas avoir insisté suffisamment.
Au printemps suivant, Mary Parsons fut retrouvée inanimée au pied de son lit et ne survécut que quelques heures, victime de la crise cardiaque qui l'avait terrassée.
Roselyn, après l'avoir accompagné auprès de son père, referma la maison sans toucher à rien. Maintenant avec quelques années de plus, elle prenait conscience de l'abandon moral dans lequel elle avait égoïstement laissé ses parents vieillissant. Pourtant, elle les aimait tendrement, maintenant il était trop tard et ce regret elle le porterait toute sa vie.

19.07.2008

et la terre enfanta

43 Citadins de longue date, après l'euphorie de l'installation, ils eurent du mal à s'adapter à la vie campagnarde. Prenant les choses en mains, son père avait entrepris de redonner vie à cette bâtisse. Roselyn se rappelait ses efforts lorsqu'il rampait sur le toit moussu pour y gratter les tuiles, exercice périlleux pour son âge. Il aurait pu cent fois se rompre le cou. Elle se revoyait avec sa mère, la main en auvent sur les yeux pour s'abriter de l'ardent soleil d'été, suivant d'un regard anxieux sa dangereuse activité et l'abreuvant de conseils de prudence.
Roselyn était née alors que le couple déjà âgé n'espérait plus avoir d'enfant. Parents à l'âge d'être grands-parents, ils élevèrent leur fille dans un cocon trop ouaté. Bien qu'à l'époque ce ne fut pas dans l'air du temps, l'adolescente avait lutté de toutes ses forces pour s'affranchir de leur tendresse envahissante et décidé d'apprendre un métier qui assurerait son indépendance.

et la terre enfanta

42 L'enthousiasme, les banderoles élogieuses et la foule acclamant les engagés s'étaient dilués dans une sorte d'oubli.
Un soleil timide perça les nuages, redonnant un peu de couleur à son blues passager. Puisque l'après-midi était à peine entamée, Roselyn décida de se rendre à l'hôpital. Elle ferait ainsi connaissance avec le service auquel elle serait affectée.
Pour paraître plus convenable et sécher ses cheveux, elle défit le reste de son chignon, libérant une lourde chevelure brune, redevenant en un instant la jeune femme séduisante qu'elle avait été, il y avait si longtemps lui semblait-il.
En fait, juste avant qu'elle ne connaisse Peter. Une si banale rencontre, qu'elle avait cru providentielle, juste après la perte de ses parents, disparus à six mois d'intervalle.
D'abord, la mort tragique de son père qu'un promeneur avait retrouvé noyé dans un trou d'eau, sans doute victime d'un malaise. Le matin même il était parti plein d'entrain, muni de ses deux cannes à pêche, histoire de passer le temps, et il en avait beaucoup à lui depuis qu'il était à la retraite.
Ses parents habitaient dans un petit village du Connecticut à Easton, où ils s'étaient retirés à l'aube de leur vieillesse. Après la vie trépidante qu'ils avaient menés dans un New-York devenu tentaculaire, ils aspiraient à un peu de calme. Située un peu à l'écart des habitations, ils avaient découvert lors d'une promenade cette maison aux tuiles brunes, enfouie sous une végétation débordante. Emballés par leur coup de coeur, ils étaient devenus en deux semaines les heureux propriétaires de cette ancienne ferme.

18.07.2008

et la terre enfanta

41 Ce matin en l'enfilant, elle avait constaté combien elle flottait dans son vêtement : - J'ai dû perdre du poids pensa t-elle. Il est vrai que lors de cette longue traversée, son estomac s'était souvent révolté.
Elle arriva à destination sous une pluie battante et regretta d'avoir oublié son parapluie quand elle vit son image se refléter dans la porte vitrée du bureau où elle fut reçue. Son chignon défait laissait échapper des mèches gorgées d'eau qui se répandaient tels des serpents sur ses épaules.
Devant son aspect, elle ironisa avec humour, en relevant au hasard une mèche dégoulinante : J'ai l'air d'une Gorgone !
Les formalités furent accomplies plus vite qu'elle ne le pensait, quelques coups de tampons, une signature, et voilà dans trente jours elle serait libérée de son engagement.
Elle sortit, un peu déçue par l'accueil dépourvu de chaleur qui lui avait été réservé, bien loin de l'exaltation ressentie quand elle s'était présentée dans ce bureau de recrutement du côté de Soho.
Se moquant d'elle même, elle railla avec dérision : A quoi t'attendais-tu ? A de la reconnaissance ? Mais après tout c'était elle qui était partie volontairement et ces deux-là qui l'avaient reçus anonymement derrière leur bureau étaient à des années-lumière de la guerre.

17.07.2008

et la terre enfanta

40 L'aube d'un gris sombre salissait les vitres de la chambre quand Roselyn s'éveilla. Hier soir elle avait oublié de tirer le rideau de cotonnade fleuri devant sa fenêtre. Elle fit la grimace en constatant l'état du ciel, pas de quoi pavoiser ! Cependant, la nuit calme lui avait été bénéfique et son humeur s'en ressentait.
Elle récapitula toutes les tâches qu'elle devait accomplir aujourd'hui et notamment se rendre au Quartier Général dont elle dépendait. Son engagement touchait à sa fin, encore un mois et elle serait libre. En attendant elle demanderait son affectation à l'hôpital Perkings, elle y retrouverait certainement des visages entrevus lors de la traversée. Après elle rechercherait un emploi dans un hôpital civil, toujours à la recherche de personnel qualifié. Il n'y avait pas de chômage dans ce métier.
Une pensée la titilla : - Qu'était devenu cet homme qu'elle avait soigné en France et protégé sur le bateau ? Sans doute avait-il été transféré dans un établissement spécialisé.
Elle l'avait vu partir à demi allongé sur une civière et quand leurs yeux s'étaient croisés, elle avait cru y déceler une lueur de détresse. Cet instant fugitif l'avait pour un temps laissé mal à l'aise. Elle haussa les épaules, elle ne saurait sans doute jamais ce qu'il était advenu de lui et cette réflexion lui laissa une arrière-pensée d'action inachevée, mais pour l'heure, elle chassa comme une mouche cette pensée dérangeante.
Elle s'habilla sobrement, seul un petit col de dentelle éclairait le vert foncé de sa robe.

16.07.2008

et la terre enfanta

39 Un coup d'oeil à travers une vitre lui fit faire la grimace, il pleuvait par rafales. Tant pis, il lui fallait sortir, elle n'avait pas le choix si elle ne voulait pas mourir d'inanition. Echevelée par ses travaux, elle remit un peu d'ordre dans ses cheveux qui s'échappaient de son chignon et sourit à son image dans le vieux miroir de son minuscule cabinet de toilette. Une ride griffait à peine le coin de ses yeux, mais ses trente ans éclataient encore de fraîcheur.
En bas de chez elle, elle se dirigea vers la petite épicerie du coin de la rue, tenue par un Libanais adipeux, émigré depuis le début du siècle. Sur le trottoir, abrité des intempéries par un store délavé, un étalage mêlait en toutes saisons couleurs et senteurs. A l'intérieur de la boutique obscure, une odeur acidulée montait des bocaux remplis de condiments et d'épices.
Roselyn aimait bien venir dans cette échoppe où l'on trouvait de tout, grisée de parfums exotiques, elle s'y dépaysait avec bonheur.
Quand le jour céda, envahit par une brume épaisse, bien qu'il ne fut que dix-sept heures, elle alluma une chandelle. Elle avait oublié d'acheter du pétrole pour la grosse lampe ventrue qui lui venait elle aussi de ses parents. Anéantie par la fatigue, elle s'allongea sur le grand lit et s'étonna de ressentir encore l'effet du roulis. Le sommeil la prit brutalement sans qu'elle ait eu le temps de souffler la chandelle, qui pleura pendant quelques heures ses dernières larmes de cire.

et la terre enfanta

38 Jusqu'à présent, elle avait évité toute réflexion concernant son avenir, se contentant de vivre pleinement chaque jour sans se soucier du lendemain, mais, faisant partie de la caste des battants, elle allait mettre tout en oeuvre pour redonner un sens à sa vie.
Dès lors que sa décision fut prise, elle se lança dans des travaux ménagers effrénés. Dans la chambre, après avoir aéré la literie, elle remit des draps propres au grand lit que Peter et elle avaient achetés dans une vente aux enchères, quand, d'un commun accord, ils décidèrent d'habiter dans cet appartement. Elle l'avait ensuite, après leur rupture, gardé à son insu.
Lorsqu'ils avaient emménagé dans un logement plus confortable, il lui avait dit :
- Chérie, je te charge de liquider toutes ces vieilleries, en parlant notamment des quelques meubles qui lui venaient de ses parents. Elle n'avait pu s'y résoudre et n'avait pas résilié son contrat de location, un sixième sens avait dû lui conseiller de n'en rien faire.
Elle se rappelait leurs rires lorsqu'il avait fallu assembler les pièces de bois et mettre en place le lourd fronton qui composait la tête du lit. Ce meuble encombrant qui occupait à lui seul presque toute la chambre n'aurait pas déparé la vitrine d'un antiquaire. Elle se promit de le revendre et chassa de nouveau ses idées noires.
Elle avait rayé à jamais Peter de sa vie.
Ce fut au moment où elle commença à avoir faim qu'elle pensa à son buffet vide de toutes provisions.

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