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31.08.2008
et la terre enfanta
114 - Excusez-moi, je ne puis entretenir plus longtemps ce quiproquo. Notre malade ne sait toujours pas qui il est, mais nous ne pouvions pas continuer à le laisser dans un anonymat complet. Mes infirmières ont eu l'idée de lui soumettre une liste de prénoms, il a choisi celui de Bob en attendant de retrouver le sien
- Ah, j'espérais mieux dit Roselyn en faisant preuve de mauvaise foi, mais à la mine de son interlocutrice, elle comprit que celle-ci n'était pas dupe.
- Il sera surpris par votre visite, il pensait que vous vous désintéressiez de son cas
Une seconde fois elle se maudit de rougir comme une jouvencelle, il est vrai que ses nerfs avaient été mis à rude épreuve, c'était sans doute là, la clé de son illogisme. Un sursaut d'orgueil la fit réagir. De quel droit cette femme se mêlait-elle de sa vie ?
- Je n'ai pas pu tout simplement répliqua t-elle assez sèchement, mais à l'expression de son regard, Roselyn comprit qu'Annet Barns n'ignorait rien de ses états d'âme, et oubliant ses tergiversations elle questionna :- Puis-je le voir ?
- Mais certainement, je ne vous accompagne pas, j'ai à faire, bonne chance ironisa t-elle et Roselyn se prit à la détester.
Grâce à son excellente mémoire visuelle, il lui fut facile de retrouver la chambre, sans se perdre dans le dédale des couloirs qui sillonnaient le second bâtiment. Il y régnait un va et vient de familles venues visiter l'un des leurs. Lors de sa première visite, elle n'y avait croisé personne, le beau temps incitant les gens à se retrouver plutôt à l'extérieur.
Cette fois-ci elle frappa timidement
- Entrez fit une voix qu'elle ne reconnut pas
Elle poussa la porte et se retrouva face à un homme qui lui tournait le dos. Il penchait la tête vers un livre qu'il semblait parcourir avec beaucoup d'attention
Roselyn amorça un mouvement de retrait
- Oh ! excusez-moi fit-elle confuse, je me suis trompée de chambre.
Il se retourna d'un bloc et elle vit la surprise se peindre sur son visage tandis qu'il la scrutait et lui devait, bien que pour des raisons différentes, lire la même réaction sur le sien.
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et la terre enfanta
113 Arrivée au terme de son voyage, elle se sentit partagée entre deux émotions contradictoires : d'abord l'exaltation à la pensée de le revoir, mais aussi l'appréhension d'être devenue pour cet homme une intruse, si bien qu'elle regrettait déjà d'avoir suivi son impulsion. Ne sachant plus quelle alternative adopter, elle arpenta plusieurs fois sans en avoir conscience le hall de la gare, son image reflétée dans une vitre lui fit ressentir le ridicule de sa situation. Ce serait vraiment bête d'être venue jusqu'ici convint-elle en se mettant à la recherche d'un taxi. Je vais simplement prendre de ses nouvelles et ne resterai que quelques instants. Cette décision la rasséréna.
Lorsqu'elle se retrouva devant la grande bâtisse, elle eut à nouveau une hésitation et marqua un temps d'arrêt devant la porte. Le bruit d'une conversation la fit se retourner, deux visiteurs arrivaient derrière elle. La peur du ridicule la fit pénétrer dans la grande entrée. La même atmosphère feutrée enveloppait les lieux, mais cette fois-ci elle savait où diriger ses pas. Elle frappa fermement à la porte du bureau d'Annet Barns.
- Entrez ! dit une voix avec une pointe d'impatience dans le ton.
Roselyn s'avança et resta immobile au milieu de la pièce, attendant que le médecin veuille bien lever la tête du dossier qu'elle compulsait.
- C'est pourquoi ? fit-elle en fronçant les sourcils.
Etonnée par le silence de son visiteur, elle regarda enfin la personne qui se trouvait devant elle, un sourire détendit son visage
- Ah, bonjour ! je crois vous reconnaître, vous étiez l'infirmière de Bob
- Vous faites erreur rectifia Roselyn, je suis venue prendre des nouvelles du malade amnésique et...
Un éclair moqueur fit étinceler son regard
- C'est ce que je pensais, il s'agit bien de lui
Roselyn se sentit parcourue par une onde de feu, d'une voix éteinte elle balbutia :
- Il a donc recouvré la mémoire ?
Elle se sentait humiliée par sa réaction, d'autant plus que cette femme lisait en elle comme dans un livre ouvert. Alors qu'elle aurait dû bondir de joie et se réjouir pour lui, elle n'arrivait pas à surmonter le sentiment trouble qui l'envahissait, du moins pour l'instant elle l'analysait ainsi et en ressentait beaucoup de honte.
Cette fois Annet Barns rit franchement de sa confusion
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30.08.2008
et la terre enfanta
112 Roselyn avait acquiescé. Elles s'étaient séparées après une poignée de main vigoureuse qui l'avait laissé pantoise devant l'énergie déployée par son futur employeur.
Elle compta machinalement sur ses doigts les jours libres qui lui restaient - encore cinq jours à traîner mon ennui marmonna t-elle . Qu'allait-elle faire en attendant ? sinon ruminer des idées noires et tourner en rond entre ses quatre murs, elle n'avait aucune envie de flâner en regardant les magasins et ses finances étaient au plus bas. D'ailleurs un froid glacial, ponctué par des rafales de vent invitait plutôt à rester chez soi. Alors, soudain, l'envie lui vint, irrésistible, évidente - demain je me rendrai à New Haven s'écria t-elle à haute voix, ignorant, toute à sa décision, le regard étonné des passants qui la croisaient.
Un voile noir endeuillait le ciel, annonçant la venue d'une neige précoce. Roselyn remonta frileusement le col de son manteau et regretta de n'avoir pas enfilé ce matin une tenue plus chaude. Elle avait hésité entre une longue jupe en drap épais, accompagnée d'un pull en mohair et une robe dont la couleur vieux rose flattait son teint, mais trop légère pour cette fin d'automne. Au dernier moment elle avait opté pour cette dernière, et maintenant, en attendant de monter dans un train, elle grelottait sur le quai ouvert à tous les vents.
Pendant le trajet, perdue dans ses pensées, elle regarda d'un oeil indifférent défiler le paysage, la vue des arbres dépouillés de leur verte parure la déprimait. Elle détestait l'hiver et son froid cortège d'intempéries. Pourtant, adolescente, elle avait aimé se rouler dans la neige, se promener dans la campagne, même quand le gel craquait sous ses pas et que le vent courbant les arbres gémissait dans les hautes futaies. Elle revenait transie, les joues et le nez rougis, l'onglée au bout des doigts, malgré ses épaisses moufles, mais si joyeuse à la perspective de se reposer sur le banc de la cuisine devant la cheminée. Alors, les mains tendues vers la chaleur, elle se réchauffait lentement, tandis que l'odeur enivrante du chocolat chaud envahissait toute la pièce. Mais ce temps était révolu. A présent elle était devenue citadine, les chutes de neige qui paralysaient New-York se transformaient en un magma boueux et n'apportaient aux habitants que des inconvénients.
Son esprit vagabonda au-delà des collines qui barraient l'horizon, vers la maison de ses parents. Comme elle devait être glaciale en cette saison, elle eut du remord en songeant qu'ils seraient bien déçus s'ils pouvaient constater son abandon. Pour se donner bonne conscience, elle se promit d'aller la revoir au printemps et chassa un regret importun.
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et la terre enfanta
111 Trop d'idées se bousculaient dans sa tête et notamment la nécessité de retrouver un emploi. Après l'agression de Peter, elle avait voulu rompre totalement avec son passé et avait donné sa démission à la Fondation. Ses collègues navrées avaient essayé de l'en dissuader, mais sa détermination était prise.
Elle avait employé son temps devenu libre à rechercher un logement, mais sa priorité était de se mettre en quête d'un travail. Tous les jours elle se présentait dans divers établissement hospitaliers, mais se heurtait à un refus. Néanmoins elle ne se décourageait pas.
Ce matin, en se préparant, elle retrouva au fond d'une poche de son manteau l'adresse d'une maternité, inscrite sur un papier de fortune.
- Tenez ! lui avait dit une infirmière en la lui remettant, cela peux peut-être vous rendre service, j'ai une soeur qui y travaille et je sais que parfois il manque du personnel.
Elle avait remercié, puis avait oublié dans le tracas de sa nouvelle installation.
- Après tout pourquoi ne pas tenter ma chance se dit-elle, bien qu'elle aie si peu côtoyé de bébés.
Pour se donner bonne mine, elle s'habilla de couleurs claires, se maquilla légèrement en rosissant ses joues qui avaient perdu leur éclat et esquissa un sourire en demi-teinte en se regardant dans un petit miroir, pour effacer son air mélancolique.
A son arrivée, un concert de vagissements l'accueillit, déclenchant sur ses lèvres un vrai rire qui creusa deux fossettes dans ses joues, et c'est ainsi qu'elle aborda la directrice de l'établissement.
Une demi-heure plus tard, elle se retrouva dans la rue, étourdie par un flot de paroles ininterrompu sortant de la bouche de cette petite personne fluette, mais dynamique, si bien qu'elle n'avait pu qu'à grand peine l'interrompre pour se présenter. Ruth Simpson menait son établissement tambour battant. Elle avait l'habitude de juger rapidement les personnes au premier coup d'oeil, se fiant à son instinct, et sans tergiverser elle lui signa un contrat d'embauche sans examiner attentivement les certificats qu'elle lui présentait.
Plantée sur le trottoir, encore éberluée par la promptitude des négociations, Roselyn fixait, incrédule, le document qui la promouvait aide sage-femme.
- En attendant de procéder vous-même aux accouchements lui avait dit la directrice et elle avait ajouté : - je compte sur vous dès lundi prochain, vous commencerez votre service à sept heures, soyez à l'heure, j'aime les gens ponctuels.
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et la terre enfanta
110 Chapître 11
L'aube d'un jour gris pointait à peine quand Roselyn fut réveillée brutalement par la corne d'un steamer qui signalait bruyamment sa présence. Sa silhouette trapue se devinait à peine tandis qu'il remontait l'East River, grossi par les pluies incessantes qui n'avait cessé de tomber depuis bientôt trois semaines. Le court été indien s'en était allé, laissant le champ libre aux intempéries.
Elle avait emménagé depuis une semaine dans un deux-pièces meublé, abandonnant sur place ses meubles qui ne pouvaient lui rappeler que de mauvais souvenirs, laissant le soin à un brocanteur, à qui elle les avait bradé, de débarrasser l'appartement. Elle n'avait emporté que quelques objets provenant de ses parents et ses effets personnels, si bien qu'elle tournait en rond, étrangère parmi son nouvel environnement.
Les bruits inhabituels, engendrés par l'activité incessante qui régnaient sur la voie fluviale et ses berges, montaient jusqu'à ses fenêtres pourtant bien closes. Lorsqu'elle avait visité l'appartement, elle l'avait aimé au premier coup d'oeil, la vue imprenable sur le fleuve l'avait séduite, plus que l'ameublement disparate.
Le premier jour, elle y avait laissé couler les heures à admirer la vue plongeante sur les eaux miroitantes qui la fascinaient. Au loin, elle apercevait la silhouette dégingandée du pont de Brooklyn. Sa vue la ramenait invariablement au temps, pas si lointain où elle se promenait en compagnie de ce malade, dont elle s'efforçait d'oublier le souvenir.
Lorsqu'elle se réveillait la nuit, gênée par un bruit insolite, ses pensées dérivaient vers lui - avait-elle bien agi en le fuyant ? Cette question venait la tourmenter de plus en plus souvent. Avec le recul, elle devait bien l'admettre, le dépit lui avait fait prendre une décision peu objective. A l'évidence trop d'orgueil pour reconnaître qu'elle ne lui était plus indispensable, d'ailleurs l'avait-elle été vraiment ? A présent elle en doutait.
En somme qu'avait-elle fait, sinon s'approprier sa vie, souhaitant le maintenir dans un état de dépendance et de fusionnement, créant un climat malsain dont il avait cherché à s'affranchir. Inconsciemment sans doute, il l'avait rejeté pour reconstruire sa personnalité, elle aurait dû le comprendre et s'en réjouir, déraisonnablement elle avait convoité ce qui lui était inacessible.
Roselyn se retourna dans son lit et vainement chercha à retrouver son sommeil intempestivement interrompu, puis y renonça.
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29.08.2008
et la terre enfanta
109 On enterra Jeanne Morel sous une pluie battante, dans le caveau familial où l'avaient précédé ses grands-parents, ses parents et deux petits frères morts en bas-âge.
En l'absence de son mari, tout le village accompagna la défunte. La parenté brillait par son absence, la cousine charitable n'avait pas cru bon d'amener les enfants.
Pleurant son amour impossible, seul Emile reçut les condoléances d'une assistance pressée de rentrer chez elle, les ravages de la guerre avaient endurci les coeurs.
Entourée par ses parents, Joséphine, le visage crispé mais les yeux secs, bénit le cercueil, tandis que la pluie redoublant de violence mouillait son visage de larmes factices. Emile, prostré au bord de la tombe s'attardait, indifférent au silence qui maintenant l'entourait.
Joséphine avait décidé de rentrer chez ses parents, remettant au lendemain la tâche pénible qui l'attendait à la ferme. Il lui faudrait sur ordre du médecin brûler tous les effets portés par Jeanne, désinfecter soigneusement sa chambre à l'eau de Javel et remettre en ordre le foyer déserté. François Morel reviendrait certainement bientôt, mais en attendant son retour, il fallait aussi soigner les bêtes et effectuer dans les champs les derniers travaux avant l'hiver.
Elle allait d'un pas mécanique, ne répondant que par monosyllabes aux questions de sa mère inquiète de son mutisme. Elle songeait aussi aux deux petits qui allaient lui manquer tant elle avait pris l'habitude de se substituer à leur mère en toutes circonstances.
Soudainement, à mi-parcours, elle planta là ses parents interloqués et rebroussa chemin
- Il faut que je retourne vers Emile jeta t-elle à la hâte en s'éloignant, il pourrait arriver un malheur.
Elle le retrouva à la même place, ne cherchant nullement à se protéger de la pluie avec son vieux chapeau délavé, qu'il triturait entre ses gros doigts. Des mèches grises pendaient lamentablement sur son visage et mouillaient le col de sa chemise. Il ne se retourna pas vers elle quand elle s'approcha de lui et lui prit le bras.
- Venez Emile chuchota t-elle, il faut rentrer, vous allez attraper la mort
- M'en fout, c'est moi qui aurait dû partir chevrota t-il
- Venez insista t-elle, le maître aura besoin de votre soutien
Elle comprit qu'elle avait employé le bon argument, quand enfin il se décida à s'éloigner, mais nul ne vit le couple insolite disparaître lentement comme absorbé par un rideau de pluie qui noyait l'horizon.
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et la terre enfanta
108 Elle le quitta tout aussi brusquement qu'elle l'avait rencontré, sur un vague au revoir et il se sentit frustré.
Elle regagna la ferme aussi vite qu'elle le put, elle s'était trop attardée. Sur le seuil Emile l'attendait. A l'expression de son visage, Joséphine comprit qu'un évènement grave s'était produit pendant son absence. Dehors les enfants se poursuivaient en criant, insouciants du drame qui se jouait.
- Allez vite chercher le curé chuchota t-il, elle va passer.
Pendant quelques jours encore Jeanne lutta, mais dans la soirée du 15 novembre, à vingt-huit ans, elle rendit son dernier souffle.
Après avoir couché les enfants, Joséphine et Emile la veillèrent toute la nuit. Au petit matin, des voisines alertées prirent la relève et Joséphine put enfin s'abîmer dans un sommeil lourd. Elle n'entendit même pas les pleurs des enfants, qu'une femme au lointain cousinage vint chercher pour les garder jusqu'au retour de leur père. Ce fut Emile, inquiet par ce sommeil prolongé qui vint la réveiller, alors que la nuit était tombée depuis plusieurs heures.
- Joséphine, réveillez-vous, la voisine nous a apporté un chaudron de soupe, je l'ai tenu au chaud, il faut venir manger!
Elle se retourna et enfouit sa tête au plus profond de l'oreiller de plumes, cherchant à préserver ce sommeil qui la coupait des cruelles réalités. Mais Emile insista et elle se redressa, la nuque raide, la bouche amère et la vérité refit surface.
- Vous n'auriez pas dû me laisser dormir aussi longtemps lui reprocha t-elle, qui s'occupe des petits ?
Emile accablé haussa les épaules
- Une de leur cousine est venue les chercher dans la matinée, ils désiraient vous dire au revoir, mais elle était pressée et ne leur a pas laissé le temps, elle n'a même pas voulu qu'ils emportent leurs jouets la garce ! s'emporta t-il.
Joséphine courba la nuque, que pouvait-elle faire sinon se résigner ?
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et la terre enfanta
107 - Eh bien madame, quelle précipitation !
Elle releva la tête et reconnut Jean Verlet qu'elle n'avait plus revu depuis la fin de la moisson. Impossible sous peine d'être impolie, de refuser d'échanger quelques mots. Après quelques formules d'usage, elle s'enquit du motif de sa visite à Vaulain.
- Mais je viens deux fois par semaine pour acheter du pain. A Joncourt nous n'avons plus de boulanger depuis la guerre, il est étonnant que nous ne nous soyons pas rencontré avant. -Travaillez-vous toujours à la ferme Morel ?
Bien des jours après cette entrevue, elle se demandait encore ce qui avait pu motiver cette crise de larmes qui la prit par surprise. Un flot pressé qu'elle ne pouvait endiguer malgré ses efforts et qui laissa sans voix l'homme qui lui avait posé cette question somme toute anodine.
- Vous ai-je froissé s'enquit-il mal à l'aise, vous devriez vous réjouir aujourd'hui !
A travers ses larmes, elle le regarda avec la tentation de le gifler, son intention belliqueuse dut se lire dans ses yeux car il recula d'un pas
- Mon mari est mort, porté disparu, vous voudriez que je me réjouisse cria t-elle d'une voix aigüe, ça vous est facile de dire ça, vous qui êtes vivant, pour moi c'est une journée de deuil.
Tout en l'invectivant, elle savait qu'elle était profondément injuste envers lui, il avait aussi payé un lourd tribu à la guerre et sa vie entière en serait affectée.
Lui l'observait et se disait combien elle était belle. Ses yeux noirs, encore assombris par la colère luisaient comme des escarboucles, son teint rosi avait des transparences de porcelaine, même sa bouche d'où sortaient ces reproches injustes, bien qu'un peu grande, s'incurvait joliment aux commissures des lèvres. Une envie irrepressible lui vint de la prendre contre lui et de la consoler, tandis qu'un désir d'elle gonflait douloureusement son sexe.
- Pardonnez-moi, je ne savais pas que votre mari était porté disparu, ne serait-il pas possible qu'il ait été fait prisonnier ?
Elle releva la tête interloquée, personne avant lui n'avait évoqué cette éventualité, non c'était impossible, mais il avait semé en elle un petit germe d'espoir, il le vit au changement de sa physionomie et s'en voulut d'avoir fait allusion à cette possibilité.
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28.08.2008
et la terre enfanta
106 - Avez-vous remarqué si elle crachait du sang ?
- Je crois, oui balbutia t-elle comprenant soudain ce que cela impliquait. Alors elle est foutue, c'est une question de jours, peut-être quelques semaines, éloignez les enfants et faites attention à vous !
Joséphine le regarda atterrée, abasourdie aussi de l'entendre lui asséner crûment ce qu'elle pressentait sans vouloir même y penser.
- Mais ne peut-on faire quelque chose, l'envoyer dans un sanatorium ?
- C'est trop tard, elle n'a pas voulu se soigner à temps, sa maladie s'est développée très rapidement, je suis désolé je ne peux plus rien pour elle.
Joséphine fit demi-tour et rentra à pas lents, elle allait devoir affronter le regard d'Emile.
Le lendemain, elle aérait la chambre de Jeanne lorsque le bruit des cloches sonnant à toute volée lui parvint. Elles annonçaient à tous que les canons s'étaient tus. Leur chant emplissait la pièce de vibrations, faisant gémir la malade.
- Qu'ont-ils donc à carillonner ainsi dit-elle d'une voix affaiblie, je vous en prie, refermez la fenêtre j'ai froid.
Joséphine obtempéra, tout à l'heure il lui faudrait se rendre au village, elle connaîtrait alors la cause de ce vacarme.
Elle s'emmitoufla dans sa longue cape noire, ce matin il avait gelé et bien que la matinée soit avancée, il faisait encore frisquet.
Au loin, elle eut la surprise d'apercevoir un rassemblement qui se tenait sur la place du village, tandis que des roulements de tambour et des sonneries de clairon arrivaient jusqu'à elle, mon dieu, quelle catastrophe est encore arrivée s'alarma t-elle. Mais au fur et à mesure qu'elle avançait, elle voyait des groupes de jeunes gens qui se tenaient par la main et dérivaient en joyeuses farandoles. Elle aperçut sa mère qui entretenait une conversation animée avec d'autres femmes alors, intriguée, elle s'approcha d'elles.
- Joséphine, la guerre est finie, ils vont tous rentrer clama l'une d' entre elles d'un ton jubilatoire, en oubliant que pour la jeune femme, il n'y aurait pas de retour. Elle lui tourna le dos et l'autre comprit qu'elle avait gaffé
- Excuse-moi dit-elle platement.
Elle fit rapidement ses achats après avoir embrassé sa mère. En sortant de la boulangerie, tête baissée dans sa hâte de s'éloigner de cette allégresse qu'elle ne pouvait partager, elle buta contre une poitrine d'homme.
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et la terre enfanta
105 Elle jetait fréquemment un oeil inquiet par la fenêtre, espérant apercevoir le cabriolet avant que la nuit ne tombe, aussi c'est avec soulagement qu'elle entendit le claquement des sabots d'un cheval.
Ils entrèrent, précédés par un souffle d'air frais qui gonfla les rideaux de la chambre. Le médecin se pencha sur la forme prostrée sur le lit.
-Approchez-moi une lampe demanda t-il à Joséphine. Emile comprit à son regard qu'il devait s'éloigner
- Surveillez les enfants s'ils arrivent et gardez-les dans la cuisine murmura t-elle
Le docteur Levernois avait commencé son examen, son visage attentif et impassible ne réflétait pas ses pensées. Le coeur étreint par l'anxiété, Joséphine guettait une réaction de la jeune femme. Bien qu'aucune confidence, qui lie souvent les femmes, n'ait été échangée entre elles, elles avaient appris à s'estimer et leur présence quotidienne avait tissé une sorte d'amitié. Une quinte de toux secoua le corps décharné et ramena deux taches roses sur les pommettes de Jeanne qui ouvrit les yeux.
- Elle revient à elle fit-il laconique, je vais la redresser, glissez-lui deux oreillers derrière son dos
A demi assise, Jeanne reprenait un souffle plus régulier, mais son visage laissait apparaître son épuisement.
- Eh bien madame Morel s'écria jovialement le médecin, vous nous donnez des frayeurs ! je vais vous redonner des forces et vous prescrire un fortifiant, dans quelques jours, vous irez mieux. Il vous faut beaucoup de calme et de repos, je reviendrai vous voir demain après mes consultations.
Jeanne eut un pâle sourire et referma les yeux pour cacher les larmes qui se pressaient derrière ses paupières.
Dans la cuisine, Emile attendait avec impatience. Les deux petits jouaient bruyamment malgré ses exhortations. Il y avait déjà si longtemps que leur mère avait cessé de s'occuper d'eux, qu'il leur semblait ne jamais l'avoir connu autrement que souffrante, ils avaient trouvé en Joséphine une mère de substitution qui comblait leur besoin d'attention et de tendresse.
Joséphine fit cesser le chahut pendant que le médecin rédigeait une ordonnance de sa large écriture quasiment illisible.
Quand il lui eut fait toutes les recommandations nécessaires pour soigner la patiente, elle le raccompagna. Lison, la petite jument attendait sagement en mâchonnant quelques brins d'herbe, mais avant qu'il ne reprenne les rênes, il la questionna.
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