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27.07.2008

et la terre enfanta

52 Avec une sensibilité exacerbée, ils guettaient d'une manière morbide sur chaque nouveau visage, la preuve de leur déchéance.
-Eh, Bolton ! viens soutenir mademoiselle, elle va tomber dans les pommes dit en ricanant l'un d'eux, désolé je ne peux vous recevoir dans mes bras ironisa t-il en exhibant deux moignons. Roselyn s'éloigna, il était inutile de répliquer, il semblait que la perte de leurs membres est activée l'agilité de leur langue, à ce petit jeux-là elle serait perdante.
Elle se mit à la recherche de la blouse blanche du médecin de service, et appliquée commença son travail. Devant la gravité des cas, il était matériellement impossible à chaque infirmière de soigner plus d'une dizaine de blessés, tant il fallait apporter d'attention pour refaire chaque pansement, examiner les plaies qui suppuraient, et c'était à chaque fois des plaintes et parfois des insultes qu'elles s'efforçaient de ne pas entendre.
La fin de la matinée se profilait, Roselyn se redressa lorsqu'elle eut terminé de panser son dernier patient, son dos la faisait souffrir, elle aurait pu se soulager en se massant, mais son geste aurait pû paraître équivoque à ces jeunes hommes dont la sexualité mise en veilleuse était toute prête à se réveiller, alors elle y renonça.
- Mademoiselle Parsons ! Elle se retourna en entendant le médecin l'interpeller, -veuillez vous occuper aussi de celui-ci fit-il en désignant un lit mis un peu à l'écart des autres.
Roselyn soupira, elle se sentait vraiment fatiguée. L'homme en question semblait dormir, le visage à demi caché sous son drap. Elle secoua légèrement son épaule en se penchant sur lui.
- Je suis la nouvelle infirmière, je dois refaire votre pansement.
Sous la pression de ses doigts, l'homme se réveilla et tourna vers elle un regard atone.

26.07.2008

Et la terre enfanta

51
Parfois des militaires rendaient une brève visite aux blessés, mais ne s'attardaient pas dans les dortoirs. Le cas de chacun était discuté dans le bureau poussièreux du médecin-major qui décidait en dernier lieu si le patient était apte ou non à regagner son foyer.
Elle apprit à connaître chacun de ces hommes. Malgré leurs disparités, ils avaient tous un besoin vital de se raconter et de retrouver un semblant d'attention et de tendresse auprès d'une femme. Le soir, elle rentrait fourbue, la tête pleine de toutes les confidences qu'elle recueillait et avait hâte pour se délasser de faire couler de l'eau chaude le long de son dos endolori, dans le grand tub que sa mère lui avait donné. Après un frugal repas, elle se mettait au lit en grimaçant lorsqu'elle se lovait entre les draps froids.
Ce fut au matin du douzième jour que Roselyn fut envoyée à la salle 2 pour remplacer une infirmière malade, seulement pour quelques jours lui précisa l'infirmière en chef. Ce ne fut pas sans protestations et elle dut promettre à ses blessés de venir bavarder quelques instants avec eux après son service. Elle était satisfaite d'être ainsi appréciée, mais elle partirait bientôt et une autre la remplacerait auprès d'eux.
La salle 2 était un service particulièrement lourd, c'est là que se trouvaient les grands mutilés, double et parfois triple amputés, ainsi que les blessés et brûlés de la face. Pourtant l'atmosphère générale ne reflétait pas leurs lourds handicaps et n'était pas empreinte de tristesse. Des infirmières bénévoles étaient admises dans ce service. Elles se répartissaient les soins corporels: toilette, change, mais aussi repas qu'elles faisaient avaler à la cuillére, retrouvant pour les plus âgées les gestes tendres d'une mère auprès d'un tout-petit. Infantilisés par obligation, certains ne pouvaient retenir des larmes de rage et d'impuissance qu'elles s'efforçaient de sécher en plaisantant.
Bien qu'aguerrie sur le front à la vue quotidienne des blessures, Roselyn ne s'attendait certes pas à une telle concentration de cas aussi graves et malgré elle, marqua un temps d'arrêt sur le seuil. Son attitude ne passa pas inaperçue parmi les occupants des premiers lits.

25.07.2008

et la terre enfanta

50 Le trajet du retour lui parut interminable, elle frissonnait dans son mince manteau dont le bas trempé lui battait les mollets. Un regret s'insinua en elle, celui des étés indiens, saison miracle où les brises légères, la chaleur et les lumières se conjuguent à la perfection dans une apothéose flamboyante, juste avant que la nature ne prenne ses quartiers d'hiver.
En passant devant l'étalage d'une pâtisserie, la vue alléchante des gâteaux glacés de sucre rose la fit succomber à l'envie, elle avait besoin de se réconforter pour effacer le souvenir de cette journée décevante.
Quand enfin elle eut escaladé ses six étages et qu'elle se retrouva dans son appartement, elle soupira d'aise, elle allait enfiler sa robe de chambre, faire une rapide dînette et se mettre au lit de bonne heure pour être en forme demain matin. C'est alors que son regard se porta sur un rectangle blanc de la dimension d'une carte de visite, gisant près de la porte d'entrée. Machinalement elle ramassa le papier et le retourna, il était vierge de toute inscription, elle haussa les épaules et le déposa négligemment sur le coin de son buffet sans chercher plus avant qu'elle pouvait en être la provenance.

Le lendemain, en une heure, elle avait retrouvé les gestes familiers et l'automatisme des soins. Elle avait vite découragé par sa gentillesse, mais aussi sa fermeté, les quelques lascars qui entendaient profiter de sa jeunesse pour s'accorder des privautés et lui distiller des plaisanteries salaces.
Au milieu de la matinée une courte pause lui fut accordée. Elle prit plaisir à deviser avec une infirmière affectée à une autre salle. Elles promirent de se retrouver à chaque fois que le service le leur permettrait, Roselyn se sentit déjà moins seule.
En une semaine, elle avait révisé son impression première. Certes le matériel et les bâtiments étaient vétustes, mais les soins prodigués aux blessés étaient humains et compétents, la rigueur de l'armée ne franchissait pas les hauts murs.

et la terre enfanta

49 L'hôpital Général Perkings, constitué par deux corps de bâtiments construits en pierres sombres semblait bien triste de prime abord. Rien ne venait égayer ses sévères façades et surtout pas le terrain presque nu sur lequel il était implanté. De maigres buissons chétifs délimitaient deux allées caillouteuses qui se dirigeaient parallélement vers l'entrée principale.
En levant la tête, Roselyn aperçut au premier étage quelques individus curieux qui la regardaient en riant, elle devina aisément le genre de commentaires échangés entre eux.
L'accueil ne fut pas plus engageant que l'aspect général de l'établissement. Elle fut reçue dans une pièce en désordre qu'elle qualifia de capharnaüm, tant le bureau derrière lequel trônait un médecin moustachu, disparaissait sous un amoncellement de dossiers et d'objets disparates. Au regard qu'il lui jeta elle compris que visiblement elle dérangeait cet homme peu amène.
-Heureusement que je n'ai qu'un mois à travailler ici pensa t-elle en sortant de cet entretien décevant. D'ailleurs elle était frappée par la tristesse qui se dégageait des lieux, une telle ambiance ne contribuait certainement pas à remonter le moral des patients et l'aspect physique de l'infirmière en chef qu'elle avait entrevue, n'avait rien non plus d'engageant pour égayer les jeunes blessés et cette pensée lui amena un sourire moqueur.
Celle-ci l'avait pourtant accueilli avec empressement :
-Nous manquons de bras et de compétence, vous êtes la bienvenue dans le service.
Elle commencerait donc à six heures du matin, affectée à la salle 7. Pour l'heure, il pleuvait toujours. En pestant elle s'en fut en courant, poursuivie par des regards railleurs.

24.07.2008

et la terre enfanta

48 Puis constatant que l'individu prostré ne réagissait pas, d'une bourrade il lui secoua l'épaule
-Allez vieux, il faut aller manger ! Aidez-le pour aller à table ordonna t-il aux autres qui le regardaient, vous voyez bien qu'il n'a plus toute sa tête.
Lentement, l'homme se laissa guider comme un enfant sous les regards curieux et sans remercier engloutit le bol de café tiède qu'on lui tendait.
-Merde! s'apitoya son voisin de table, je préfère encore avoir un bras en moins, pauvre gars.
Une semaine s'était déjà écoulée depuis que des ambulances les avaient transporté dans cet hôpital militaire, où ils achèveraient leur convalescence. Il leur avait fallu plusieurs jours pour évacuer la fatigue du voyage. Beaucoup d'entre eux avaient été éprouvés par cette traversée qui avait délabré les estomacs.
Dès leur arrivée, les livrets militaires avaient été récupérés par un jeune sous-officier et remplacé par une simple feuille pour l'inconnu, sur laquelle figurait son signalement et l'état de ses blessures. Par contre, rien n"avait été noté sur les circonstances de son sauvetage. Son sort était entre les mains des autorités militaires qui enquêtaient afin de lui restituer son état civil.
Pour l'instant, il était le numéro C 48, obscur numéro dont nul ne savait à quel critère il correspondait.
Dans la grande salle où le " chacun pour soi " régnait en maître, les convalescents attentifs à leurs propres maux, s'intéressaient peu à cet homme muet, perdu dans ses rêves.
Chaque jour le médecin de service s'arrêtait devant lui, le dévisageait et passait vite au suivant en hochant la tête. Il lui faudrait bientôt prendre une décision. Sa place n'était plus parmi ceux-là, en attendant il allait le caser dans la salle 2, ici il y avait trop de bruits et de remue-ménage pour lui.

23.07.2008

et la terre enfanta

47 Chapitre6 La lumière glauque du petit jour pénétrant chichement à travers les vitres embuées du dortoir éveilla les dormeurs qui s'agitèrent en grognant.
Dans le couloir le cliquetis du chariot transportant les bols du petit-déjeuner acheva de les réveiller, tandis que l'odeur familière du café s'infiltrant sous la porte mal jointe sonna le branle-bas parmi les récalcitrants. Seul, l'un d'eux, le visage tourné vers le mur resta indifférent à ce remue-ménage.
- Eh! l'ami interpella son voisin de lit, c'est l'heure du jus !
L'autre, les yeux grands ouverts ne se retourna pas.
- Un peu toqué celui-là jugea son interlocuteur vexé, en vrillant son index contre sa tempe.
Trévor Mc Neil poussa la porte d'un pied négligent pour y faire pénétrer son chariot et comme à chaque fois heurta le montant, entrechoquant les bols et faisant déborder les récipients plein à ras bord.
Il habitait à quinze minutes de l'hôpital. Sportif, il aimait en toutes saisons se rendre à pied à son travail, en respirant à pleins poumons l'air vivifiant de l'aube, aussi fit-il une grimace en fronçant le nez d'un air dégoûté lorsqu'il pénétra dans le dortoir. Une atmosphère lourde chargée d'haleines fétides, de sueur et d'urine le frappa en plein visage et le fit se ruer vers une fenêtre qu'il ouvrit en grand, déclenchant les protestations des alités.
- Navré dit-il, mais ça sent le fauve ici.
Passant entre les lits, il distribua les bols de café aux invalides et posa sur une grande table en bois blanc tachée par de nombreux ronds noirs, deux cruchons et des bols destinés à ceux qui pouvaient se déplacer.

22.07.2008

et la terre enfanta

46 Dès qu'ils reconnaissaient sa silhouette familière du bout de la pièce d'eau, ils se précipitaient sur la pitance dans un grand renfort de battements d'ailes, de cris de protestation et de prises de bec. Leur charivari ravissait Roselyn qui s'asseyait à proximité de leurs ébats pour les observer à loisir.
Attentive à leur drôlerie, elle avait prêté peu d'attention à cet homme jeune qui vint s'asseoir à l'autre extrémité du banc, et ne s'aperçut de sa présence discrète que lorsque celui-ci d'une voix amusée l'interpella :
- Je parie mademoiselle que le blanc est votre préféré !
Etonnée, elle avait jeté un regard sur lui. Deux yeux noirs abrités sous d'épais sourcils la dévisageaient effrontément, la bouche aimable souriait, dévoilant une dentition parfaite, un nez aquilin complétait l'harmonie du visage. C'était un bel homme, néanmoins, quelque chose d'indéfinissable clochait dans cet ensemble pensa t-elle une fraction de seconde, était-ce son regard impérieux et quelque peu magnétique ?
Mais à ce moment précis, elle ne chercha pas à approfondir cette particularité. A son insu Peter venait d'entrer dans sa vie.

et la terre enfanta

45 Revenue à New-York, elle traîna une certaine langueur qui n'échappa pas à Janet, son amie. Celle-ci par son affectueuse présence et sa pétulance naturelle l'aida à se reprendre. Travaillant ensemble depuis deux ans dans le même établissement et s'appréciant mutuellement, les deux jeunes filles tissèrent des liens d'amitié qui les rendirent inséparables.
Lorsqu'un jour de repos les réunissait, elles aimaient se promener dans Central Park, insouciantes, riant de tout et de rien. Leur gaieté et leurs silhouettes juvéniles attiraient les regards masculins, et cela n'était pas pour leur déplaire, bien qu'elles ne répondissent pas aux hommages trop appuyés.
Leur entente sans nuage dura jusqu'à un certain jour où Janet, indisponible, ne put l'accompagner. Elle avait quand même décidé d'aller seule dans le grand parc. Il aurait été dommage de ne pas profiter du printemps exceptionnel de cette année-là qui faisait, avec quelques semaines d'avance, éclore les fleurs des arbustes dans une symphonie de couleurs pastels. Ces promenades quasi journalières lui étaients devenues indispensables pour son équilibre, car sans se l'avouer elle regrettait la campagne de son enfance, et se souvenait avec nostalgie des promenades champêtres d'où elle ramenait, outre des griffures sur les jambes, d'énormes bouquets.
Elle avait pris comme à l'accoutumée quelques croûtons de pain secs pour les jeter aux canards.

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