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20.07.2008

et la terre enfanta

44 L'autonomie qu'elle revendiquait au grand dam de ses parents, la fit partir seule pour New-York. Elle mena de front un emploi subalterne qui lui permettait de subvenir à ses besoins et des études d'infirmière qui l'éloignèrent pendant quelques années de sa famille. Elle ne fit auprès d'eux que de brefs séjours lors des fêtes, moments agréables mais qui lui laissaient toujours l'ombre d'un remords.
A la mort de son père, elle avait séjourné plusieurs semaines avec sa mère, espérant que celle-ci viendrait habiter avec elle dans son petit appartement. Mais Mary n'avait pas voulu abandonner sa vieille maison, ni surtout ses visites quotidiennes au petit cimetière où reposait son mari et Roselyn se reprocha de ne pas avoir insisté suffisamment.
Au printemps suivant, Mary Parsons fut retrouvée inanimée au pied de son lit et ne survécut que quelques heures, victime de la crise cardiaque qui l'avait terrassée.
Roselyn, après l'avoir accompagné auprès de son père, referma la maison sans toucher à rien. Maintenant avec quelques années de plus, elle prenait conscience de l'abandon moral dans lequel elle avait égoïstement laissé ses parents vieillissant. Pourtant, elle les aimait tendrement, maintenant il était trop tard et ce regret elle le porterait toute sa vie.

19.07.2008

et la terre enfanta

43 Citadins de longue date, après l'euphorie de l'installation, ils eurent du mal à s'adapter à la vie campagnarde. Prenant les choses en mains, son père avait entrepris de redonner vie à cette bâtisse. Roselyn se rappelait ses efforts lorsqu'il rampait sur le toit moussu pour y gratter les tuiles, exercice périlleux pour son âge. Il aurait pu cent fois se rompre le cou. Elle se revoyait avec sa mère, la main en auvent sur les yeux pour s'abriter de l'ardent soleil d'été, suivant d'un regard anxieux sa dangereuse activité et l'abreuvant de conseils de prudence.
Roselyn était née alors que le couple déjà âgé n'espérait plus avoir d'enfant. Parents à l'âge d'être grands-parents, ils élevèrent leur fille dans un cocon trop ouaté. Bien qu'à l'époque ce ne fut pas dans l'air du temps, l'adolescente avait lutté de toutes ses forces pour s'affranchir de leur tendresse envahissante et décidé d'apprendre un métier qui assurerait son indépendance.

et la terre enfanta

42 L'enthousiasme, les banderoles élogieuses et la foule acclamant les engagés s'étaient dilués dans une sorte d'oubli.
Un soleil timide perça les nuages, redonnant un peu de couleur à son blues passager. Puisque l'après-midi était à peine entamée, Roselyn décida de se rendre à l'hôpital. Elle ferait ainsi connaissance avec le service auquel elle serait affectée.
Pour paraître plus convenable et sécher ses cheveux, elle défit le reste de son chignon, libérant une lourde chevelure brune, redevenant en un instant la jeune femme séduisante qu'elle avait été, il y avait si longtemps lui semblait-il.
En fait, juste avant qu'elle ne connaisse Peter. Une si banale rencontre, qu'elle avait cru providentielle, juste après la perte de ses parents, disparus à six mois d'intervalle.
D'abord, la mort tragique de son père qu'un promeneur avait retrouvé noyé dans un trou d'eau, sans doute victime d'un malaise. Le matin même il était parti plein d'entrain, muni de ses deux cannes à pêche, histoire de passer le temps, et il en avait beaucoup à lui depuis qu'il était à la retraite.
Ses parents habitaient dans un petit village du Connecticut à Easton, où ils s'étaient retirés à l'aube de leur vieillesse. Après la vie trépidante qu'ils avaient menés dans un New-York devenu tentaculaire, ils aspiraient à un peu de calme. Située un peu à l'écart des habitations, ils avaient découvert lors d'une promenade cette maison aux tuiles brunes, enfouie sous une végétation débordante. Emballés par leur coup de coeur, ils étaient devenus en deux semaines les heureux propriétaires de cette ancienne ferme.

18.07.2008

et la terre enfanta

41 Ce matin en l'enfilant, elle avait constaté combien elle flottait dans son vêtement : - J'ai dû perdre du poids pensa t-elle. Il est vrai que lors de cette longue traversée, son estomac s'était souvent révolté.
Elle arriva à destination sous une pluie battante et regretta d'avoir oublié son parapluie quand elle vit son image se refléter dans la porte vitrée du bureau où elle fut reçue. Son chignon défait laissait échapper des mèches gorgées d'eau qui se répandaient tels des serpents sur ses épaules.
Devant son aspect, elle ironisa avec humour, en relevant au hasard une mèche dégoulinante : J'ai l'air d'une Gorgone !
Les formalités furent accomplies plus vite qu'elle ne le pensait, quelques coups de tampons, une signature, et voilà dans trente jours elle serait libérée de son engagement.
Elle sortit, un peu déçue par l'accueil dépourvu de chaleur qui lui avait été réservé, bien loin de l'exaltation ressentie quand elle s'était présentée dans ce bureau de recrutement du côté de Soho.
Se moquant d'elle même, elle railla avec dérision : A quoi t'attendais-tu ? A de la reconnaissance ? Mais après tout c'était elle qui était partie volontairement et ces deux-là qui l'avaient reçus anonymement derrière leur bureau étaient à des années-lumière de la guerre.

17.07.2008

et la terre enfanta

40 L'aube d'un gris sombre salissait les vitres de la chambre quand Roselyn s'éveilla. Hier soir elle avait oublié de tirer le rideau de cotonnade fleuri devant sa fenêtre. Elle fit la grimace en constatant l'état du ciel, pas de quoi pavoiser ! Cependant, la nuit calme lui avait été bénéfique et son humeur s'en ressentait.
Elle récapitula toutes les tâches qu'elle devait accomplir aujourd'hui et notamment se rendre au Quartier Général dont elle dépendait. Son engagement touchait à sa fin, encore un mois et elle serait libre. En attendant elle demanderait son affectation à l'hôpital Perkings, elle y retrouverait certainement des visages entrevus lors de la traversée. Après elle rechercherait un emploi dans un hôpital civil, toujours à la recherche de personnel qualifié. Il n'y avait pas de chômage dans ce métier.
Une pensée la titilla : - Qu'était devenu cet homme qu'elle avait soigné en France et protégé sur le bateau ? Sans doute avait-il été transféré dans un établissement spécialisé.
Elle l'avait vu partir à demi allongé sur une civière et quand leurs yeux s'étaient croisés, elle avait cru y déceler une lueur de détresse. Cet instant fugitif l'avait pour un temps laissé mal à l'aise. Elle haussa les épaules, elle ne saurait sans doute jamais ce qu'il était advenu de lui et cette réflexion lui laissa une arrière-pensée d'action inachevée, mais pour l'heure, elle chassa comme une mouche cette pensée dérangeante.
Elle s'habilla sobrement, seul un petit col de dentelle éclairait le vert foncé de sa robe.

16.07.2008

et la terre enfanta

39 Un coup d'oeil à travers une vitre lui fit faire la grimace, il pleuvait par rafales. Tant pis, il lui fallait sortir, elle n'avait pas le choix si elle ne voulait pas mourir d'inanition. Echevelée par ses travaux, elle remit un peu d'ordre dans ses cheveux qui s'échappaient de son chignon et sourit à son image dans le vieux miroir de son minuscule cabinet de toilette. Une ride griffait à peine le coin de ses yeux, mais ses trente ans éclataient encore de fraîcheur.
En bas de chez elle, elle se dirigea vers la petite épicerie du coin de la rue, tenue par un Libanais adipeux, émigré depuis le début du siècle. Sur le trottoir, abrité des intempéries par un store délavé, un étalage mêlait en toutes saisons couleurs et senteurs. A l'intérieur de la boutique obscure, une odeur acidulée montait des bocaux remplis de condiments et d'épices.
Roselyn aimait bien venir dans cette échoppe où l'on trouvait de tout, grisée de parfums exotiques, elle s'y dépaysait avec bonheur.
Quand le jour céda, envahit par une brume épaisse, bien qu'il ne fut que dix-sept heures, elle alluma une chandelle. Elle avait oublié d'acheter du pétrole pour la grosse lampe ventrue qui lui venait elle aussi de ses parents. Anéantie par la fatigue, elle s'allongea sur le grand lit et s'étonna de ressentir encore l'effet du roulis. Le sommeil la prit brutalement sans qu'elle ait eu le temps de souffler la chandelle, qui pleura pendant quelques heures ses dernières larmes de cire.

et la terre enfanta

38 Jusqu'à présent, elle avait évité toute réflexion concernant son avenir, se contentant de vivre pleinement chaque jour sans se soucier du lendemain, mais, faisant partie de la caste des battants, elle allait mettre tout en oeuvre pour redonner un sens à sa vie.
Dès lors que sa décision fut prise, elle se lança dans des travaux ménagers effrénés. Dans la chambre, après avoir aéré la literie, elle remit des draps propres au grand lit que Peter et elle avaient achetés dans une vente aux enchères, quand, d'un commun accord, ils décidèrent d'habiter dans cet appartement. Elle l'avait ensuite, après leur rupture, gardé à son insu.
Lorsqu'ils avaient emménagé dans un logement plus confortable, il lui avait dit :
- Chérie, je te charge de liquider toutes ces vieilleries, en parlant notamment des quelques meubles qui lui venaient de ses parents. Elle n'avait pu s'y résoudre et n'avait pas résilié son contrat de location, un sixième sens avait dû lui conseiller de n'en rien faire.
Elle se rappelait leurs rires lorsqu'il avait fallu assembler les pièces de bois et mettre en place le lourd fronton qui composait la tête du lit. Ce meuble encombrant qui occupait à lui seul presque toute la chambre n'aurait pas déparé la vitrine d'un antiquaire. Elle se promit de le revendre et chassa de nouveau ses idées noires.
Elle avait rayé à jamais Peter de sa vie.
Ce fut au moment où elle commença à avoir faim qu'elle pensa à son buffet vide de toutes provisions.

15.07.2008

et la terre enfanta

37 Roselyn soupira. La corde du lourd sac marin dans lequel elle transportait ses vêtements lui sciait les mains, et malgré la pluie froide de ce début novembre, elle avait trop chaud sous son long manteau de drap.
Ce matin, après avoir vu disparaître la dernière ambulance, elle s'en était allée prendre le métro, sans un dernier regard pour le navire vidé de sa cargaison humaine.
Elle habitait dans la 61e rue à proximité de Central Park, dans un immeuble de grès brun, orné de redondances architecturales. Son aspect extérieur cossu cachait sa vétusté intérieure. Les escaliers étroits aux marches disjointes et les murs chocolat à la peinture écaillée dépréciaient l'ensemble.
Elle atteignit enfin sa rue, tandis que la pluie redoublait d'intensité. Les six étages lui parurent interminables. Nerveusement, elle ouvrit sa porte avec peine. Une bouffée d'air renfermé lui sauta au visage. Elle s'empressa d'ouvrir ses deux fenêtres et se pencha pour apercevoir au loin les arbres dénudés du parc. Une grande solitude mêlée à la fatigue du voyage s'abattit sur ses épaules, alors, désorientée, elle ne put retenir ses larmes.
Rageusement, elle donna un coup de pied dans le sac marin qui gisait à terre, mais ce geste puéril lui rendit aussitôt le sourire. Pour se ressaisir, elle s'invectiva comme si elle s'adressait à une autre personne : - Tu es seule, bon ! et alors, tu l'as voulu, pourquoi te plaindre ? Tu as tes bras, tes jambes intacts alors que d'autres n'ont pas cette chance et.... Elle interrompit brusquement sa diatribe. Elle savait quelle orientation elle allait prendre, cela devenait limpide dans sa tête.

14.07.2008

et la terre enfanta

36 L'attente leur parut interminable. Le grand navire se balançait mollement au gré de la houle qui venait lécher sa ligne de flottaison.
Sur les quais, des badauds s'agglutinaient attirés par les croix-rouges qui se distinguaient nettement au soleil levant. Penchée au-dessus du bastingage, Roselyn regardait cette mouvance humaine. Elle s'était faite de son retour une image teintée de joie mais aussi de soulagement, bien qu'elle s'en défendit. Mais, ses sensations étaient tout autre tandis qu'elle observait d'un oeil désintéressé la ville tentaculaire qui s'étalait à l'horizon, indifférente au remue-ménage des immenses grues à l'ossature rouillée qui dominaient les bateaux à quai.
Une chape de plomb pesait sur ses épaules, augmentée par un mal de tête insidieux qui lui embrumait l'esprit. Elle frissonna et s'enveloppa plus étroitement dans sa cape brune, ramenant d'une main sa longue jupe qui se gonflait telle une voile sous la poussée du vent.
Personne ne l'attendait, du moins elle l'espérait, le souhaitait de toutes ses forces, comment Peter aurait-il pu être averti de son retour ? Sur sa feuille d'engagement à l'endroit désigné pour l'inscription des personnes à avertir en cas de décès, elle avait écrit néant.
Chassant ces pensées importunes, elle se secoua, on avait encore besoin d'elle en bas.

et la terre enfanta

35 Penchés au-dessus des blessés, des infirmiers tentaient en vain de leur faire boire une eau tiède que leur estomac malmené rejetait presque aussitôt.
Roselyn le repéra enfin, étranger parmi les autres.
Animée d'une force qu'elle ne soupçonnait pas, elle l'entoura de ses bras et l'obligea à se lever. Maladroitement, en boitant il la suivit, étroitement serré contre elle. Elle ne se souvint pas par la suite comment elle avait pu lui faire franchir l'étroite échelle qui reliait les deux ponts, mais le fait était là. Allongé enfin sur une couchette inoccupée, en dépit du bruit assourdissant, il plongea aussitôt dans un sommeil réparateur.
Les jours qui suivirent ne furent qu'une succession d'horribles sensations, avec constamment le coeur au bord des lèvres, l'esprit cotonneux et le désir extrême de retrouver la terre ferme. Quand enfin l'océan se calma, les médecins et les infirmiers purent enfin à leur tour prendre du repos.
Après de longs jours et encore de plus longues nuits, l'éprouvante traversée prit fin un matin lorsque le bateau entra dans le port de New-York.
Les sirènes beuglèrent, ameutant les passagers surpris dans leur sommeil. Coupant court aux recommandations, les plus valides se ruèrent sur le pont supérieur, tandis que des larmes de joie coulaient sur les visages amaigris.
Les machines tournaient au ralenti, le bateau n'accosterait qu'après l'inspection de la police portuaire.
Malgré leur désir de rentrer chez eux, les soldats n'en avaient pas fini avec leur engagement et devaient être évacués vers un hôpital où il leur faudrait subir, outre des examens, quarante jours d'observation.

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