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13.07.2008

et la terre enfanta

34 L'homme amnésique faisait partie du lot. Livide, il jetait sur ses compagnons de misère un oeil désespéré, cramponnant à pleines mains les bords de sa couchette.
Roselyn Parsons avait été affecté au deuxième pont. En proie à des nausées éprouvantes, elle changeait là un pansement souillé, ailleurs réconfortait un homme dont les nerfs lâchaient. Appelée de toutes parts, elle finit par craquer elle aussi et se réfugia dans un recoin de la coursive en se bouchant les oreilles, mais à travers ce filtre, elle entendait les gémissements provenant du troisième pont et soudain, malgré son malaise, elle pensa à "son blessé" perdu parmi ces visages inconnus. Pour lui ce devait être l'enfer et il y avait de grandes chances que ses facultés de récupération s'anéantissent.
Alors, reprenant ses esprits, elle prit une folle décision. Elle allait le ramener auprès d'elle, afin qu'il est un repère. Tant pis si son geste était mal interprété. Elle était prête à essuyer des critiques à son encontre, les autres l'accuseraient certainement de favoritisme. D'ailleurs elle avait promis au docteur Stephen de veiller sur lui durant cette longue traversée. Cette pensée finit de lui ôter ses derniers scrupules.
Surmontant ses nausées accentuées par la puanteur des lieux, elle se faufila parmi les couchettes, se dégageant des mains qui happaient un pan de son long tablier blanc.

12.07.2008

et la terre enfanta

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Le bruit des machines s'intensifia et leurs puissances firent vibrer le grand vaisseau qui s'écarta lentement du quai. Les blessés avaient tous disparus des ponts, seuls des membres de l'équipage, aux gestes précis et bien rôdés, effectuaient à la hâte les dernières manoeuvres d'embarquement.
Insensiblement la silhouette massive s'estompa, comme aspirée par la haute mer. Dans un chassé-croisé vertigineux, les mouettes rasèrent les quais désertés, accompagnant leur ballet de cris discordants.
Le Président Lincoln filait bon train, ses machines de 8662 chevaux lui assuraient une vitesse de 16 noeuds. Retranchés dans le poste de pilotage, les officiers restaient vigilants pour guetter l'ennemi sournois, le pirate immergé qui n'hésiterait pas à torpiller le vaisseau-hôpital. En tournoyant au-dessus du périscope, les mouettes les avertiraient d'un danger imminent.
Selon la gravité de leurs blessures, les hommes avaient été répartis sur les deux ponts inférieurs. Ils gisaient, prostrés sur leur étroite couchette, assourdis par le halètement des machines, ballotés par le roulis, l'euphorie du départ s'était estompée.
La mer devenait grosse, les infirmiers et deux médecins s'affairaient pour essayer de soulager le mal de mer, qui tordait les estomacs et dont ils étaient eux-mêmes victimes. Bientôt une odeur épouvantable envahit le troisième pont, là où on avait entassé les plus valides.

et la terre enfanta

32 Chapitre5 Un crachin épais obscurcissait la rade de Brest. A quai, à peine bercé par la houle un navire-hôpital de l'U.S Navy, aménagé pour le transport des blessés, reconnaissable à ses trois immenses croix-rouges symboliques, attendait son chargement humain.
Quelques silhouettes imprécises s'agitaient sur le pont supérieur. Depuis une heure, ses machines ronronnaient au ralenti. L'embarquement allait bientôt commencer.
Une première ambulance se rangea sur le quai, suivie peu après par d'autres véhicules. Le va et vient des brancards commença sur un fond de protestations et de récriminations des blessés, secoués par les infirmiers qui se hâtaient de les enfourner dans le ventre du navire.
Quelques rares témoins regardaient ces hommes au visage have, aux traits tirés, fripés et grisâtres, recroquevillés sur des membres absents, étonnés de les voir malgré tout ébaucher un sourire lorsqu'ils franchissaient la passerelle du navire. Ils ne pouvaient comprendre que ces hommes meurtris se sentaient déjà chez eux, et qu'en pensée ils abolissaient les milliers de kilomètres qui les séparaient encore de leur patrie.
Parmi les infirmiers, un médecin surveillait et interpellait les brancardiers : -dépêchez ! dépêchez !
Sur le quai, des observateurs, les yeux rivés à leurs jumelles, scrutaient attentivement le ciel bouché, craignant de voir surgir de nulle part une escadrille d'avions ennemis. La semaine dernière, un navire-hôpital avait essuyé à quelques encablures le feu nourri des mitrailleuses allemandes, faisant fi de l'inviolabilité théorique de la Croix-rouge. Mais aujourd'hui la chape de brouillard protégeait plus sûrement le navire.

11.07.2008

et la terre enfanta

31 D'une main tremblante il tenait la feuille où il avait inscrit de sa haute écriture penchée le nom de ceux qui feraient partie du prochain rapatriement. Roselyn Parsons avait été désignée parmi d'autres pour accompagner le convoi. Cette jeune femme avait beaucoup donné de sa personne et depuis quelques temps il avait remarqué sa lassitude plus morale que physique d'ailleurs. Il était temps pour son équilibre qu'elle s'éloignât du front.
En toute objectivité, il avait fait le tri des éclopés, conscient que sa décision pesait sur le sort de ces hommes. Toutefois un cruel dilemme se posait à lui : que décider pour cet amnésique dont la nationalité restait mystérieuse ?
Un rapport sur les circonstances de son sauvetage et un vague signalement sur son aspect physique avaient été communiqué aux états majors, mais parmi les régiments engagés dans la bataille, on avait à déplorer côté américain, français et allemand de nombreux blessés, morts et disparus. Sur le front, chaque jour l'hécatombe continuait, l'heure n'était pas encore au bilan, cet homme avait besoin de soins qu'il ne pouvait pas lui donner.
La veille, juste à la tombée du jour, pendant un rare moment d'accalmie, où les blessés fatigués de gémir tombaient dans une torpeur bienfaisante, il avait réuni les infirmiers et fait le point avec eux. Unanimement ils avaient approuvé le départ de l'inconnu, mais la décision finale lui revenait. Alors, d'une main ferme, il ajouta un chiffre à l'effectif, puisque cet homme n'était plus qu'un numéro. Mais sous les autres noms il inscrivit : homme anonyme d'environ vingt-cinq ans et signa la fiche d'évacuation.

let la terre enfanta

30 Mais l'homme n'écoutait que le son de sa propre voix et ce bruit oublié le plongeait dans l'étonnement.
Commencèrent alors pour lui des jours de convalescence. Maladroitement, il réapprit les gestes qui lui permirent bientôt de manger seul. Cependant son visage restait fermé et ses efforts de communication se limitaient à des sons d'intensité variable que Roselyn à l'écoute de son patient, avait fini par interpréter.
Il y avait le son grave et lent qu'il lui adressait chaque matin en se réveillant, puis celui plus clair et pressant lorsqu'un besoin physiologique venait le tourmenter, et enfin celui presque normal d'un enfant qui répéterait à l'infini l'ébauche d'une syllabe. Ses yeux reflétaient alors sa surprise, comme s'il cherchait l'écho d'autres sons aujourd'hui disparus.
Désormais, il n'avait plus qu'un simple bandeau autour de la tête, d'où s'échappaient des touffes drues de cheveux bruns. Hier, on lui avait ôté le plâtre de sa jambe, Roselyn avait fait la grimace à la vue de la chair boursouflée, mais lui la regardait, indifférent à son aspect, comme si ce membre martyrisé ne lui appartenait pas.
- La rééducation sera longue et douloureuse songea t-elle, et qu'adviendra t-il de lui ensuite?
Pour la première fois, elle eut une pensée pour cette famille inconnue qui sans doute espérait encore.

Le médecin-colonel Stephen se passa une main lasse sur le visage, comme pour y effacer les heures de fatigue et de feinte indifférence qui étaient son lot quotidien et qui figeaient ses traits en un masque impénétrable.
Il se voulait serein, mais malgré l'armure morale qu'il s'était forgé tout au long de ses mois d'horreur et de souffrance, ce matin, à l'abri du regard des autres, il déposait les armes.

10.07.2008

et la terre enfanta

29 Cependant, il n'avait pas encore récupéré son autonomie corporelle. Les infirmiers se relayaient pour lui donner ses repas, qu'il avalait mécaniquement sans manifester un quelconque intérêt pour la nourriture.
Roselyn s'était attachée à ce blessé pas comme les autres et tout en assurant ses soins lui racontait des petits riens. Le son de sa voix semblait lui apporter un rayonnement, comme un sourire intérieur, du moins elle se plaisait à le penser en regardant son visage apaisé.
Dans l'hôpital, les allées et venues des blessés continuaient. Chaque jour amenait son lot d'hommes plus ou moins traumatisés, et chaque matin, des gisants recouverts d'un drap blanc partaient, laissant pour peu de temps un lit inoccupé.
L'homme semblait hors du temps, hors d'atteinte. A l'abri du regard des autres, derrière son paravent, il reprenait chaque jour des forces nouvelles, et son regard neuf se posait avec émerveillement sur une tache de soleil qui jouait à cache-cache sur le mur d'en face.
Ses yeux bleus regardaient attentivement les personnes qui gravitaient autour de lui, mais encore aucun son n'avait franchi ses lèvres. C'est pourquoi Roselyn n'était pas préparée à ce geste esquissé vers elle, ni à cette voix rauque qui balbutiait des sons incohérents en un débit rapide.
Elle lui saisit les mains, le secoua comme pour lui insuffler sa propre énergie.
-Parlez-moi ! parlez-moi insistait-elle

09.07.2008

et la terre enfanta

28 Dans un effort instinctif, il tenta de se redresser, mais sa tête bougea à peine, tandis qu'une douleur sourde le clouait sur place. Tel un gros scarabée retourné sur le dos, il cessa de lutter et des larmes d'impuissance inondèrent son visage.
Ce fut ainsi que Roselyn le trouva, ameutant toute la salle qui venait de se réveiller, en la traversant à grands pas, tirant un sourire moqueur sur les faces ravagées.
Ils furent trois à se pencher au-dessus de lui et à lui parler dans un désordre précipité.
L'homme les dévisageait, cherchant dans ces bruits étranges, une musique plus familière qui semblait lui parvenir de l'autre côté de son lit. Dans un effort qui lui parut surhumain, il tourna sa tête et rencontra le regard attentif de Roselyn.
- Hello! fit-elle, comment vous sentez-vous ?
Sans réaction apparente, il la fixait ne regardant que ses lèvres d'où s'échappaient des sons bizarres.
- Il ne semble pas me comprendre dit-elle aux autres.
- Et s'il n'était pas de chez nous ?
- Français ? Deutch ? hasarda t-elle.
L'homme resta muet. Une oreille collé au stéthoscope, le médecin se redressa perplexe
- Son coeur et son pouls sont réguliers,il faut le laisser récupérer, il va reprendre ses esprits.
Roselyn ne partageait pas son optimisme. Elle avait rencontré un regard vide, comme lavé de tout passé et se prit à regretter la forme immobile qui portait encore en elle toutes les promesses de la vie.
Le temps sembla lui donner raison, puisque deux semaines s'étaient écoulées depuis sa reprise de conscience, sans qu'aucune amélioration n'apparaisse.
A présent, appuyé sur ses oreillers, son jeune corps se remettait lentement à fonctionner. On lui avait retiré la sonde et allégé le bandage qui ceignait sa tête.

08.07.2008

et la terre enfanta

27 Cette nuit là Roselyn reprit son service à 22 heures, assurant la relève de ceux qui avaient oeuvré durant toute la journée.
De petite taille, elle cachait sous un abord fragile, une robuste constitution qui lui avait permis jusqu'à présent de faire face durant les longues heures de service. Mais la vue sans cesse renouvelée de ces blessés criant leur souffrance ébranlait sa certitude. Cette conviction qui l'avait poussée un matin d'avril dans un bureau de recrutement de la 25e Avenue. Elle s'y était enrôlée, afin d'aller soigner sur cette terre lointaine, des hommes entraînés par un idéal de justice et de liberté.
- Encore deux nuits de garde soupira t-elle. Elle prendrait ensuite un repos bien mérité de quatre jours.
Par habitude, plutôt que par conviction, elle jeta un premier regard sur l'homme emmuré dans un sommeil sans fin. Il semblait reposer paisiblement. Un souffle léger soulevait une mèche de cheveux, échappée du pansement qui lui encerclait la tête.
Elle toucha ses mains reposant sur le drap rêche et fut surprise de constater combien elles étaient douces et chaudes, contrastant avec leur froidure habituelle.
- Demain quand je ferai sa toilette il faut que je lui coupe les ongles pensa t-elle en s'éloignant.
Depuis quelques minutes, l'homme n'était plus que sensations. D'abord celle agréable de cette pâle lueur d'un jour naissant, sur laquelle il ouvrait des yeux d'enfant étonné, puis ces vibrations étranges faites de sons entremêlés, bruit rassurant qui devait jaillir d'une vie antérieure.

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