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31.05.2008
et la terre enfanta
26 L'homme s'agita, un bruit rapide et saccadé troublait sa sérénité et l'entraînait inexorablement hors de l'apesanteur dans laquelle il flottait, comme ce doux balancement qu'il percevait alors qu'il était encore dans le ventre de sa mère.
Mais, né des entrailles de la terre, la délivrance était plus brutale. Bientôt il ne fut plus entouré que de sifflements, de gargouillis, de souffles rauques et de cette lumière vive qui l'éblouissait, lui enserrait la tête dans un étau et lui vrillait les tympans.
Pour se délivrer de cette emprise, il crut pousser un rugissement formidable, ce ne fut qu'un vagissement qui se perdit parmi les plaintes des autres. Epuisé par cette naissance tragique, il ferma les paupières et sombra pour la première fois depuis bien longtemps dans un sommeil réparateur.
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et la terre enfanta
25 chapitre4 Lentement l'hôpital émergeait de sa nuit chaotique. Derrière les vitres une aube d'un gris sale rendait encore plus triste la longue alignée de lits sur lesquels gisaient tels des momies, des hommes ensanglantés.
Par une pratique déjà établie, les trois infirmiers de garde, circulant difficilement entre les lits trop serrés, refaisaient avec patience un pansement qui serait vite arraché par le blessé dans un accès de souffrance, soutenaient le dos de certains pour leur donner à boire, et trop souvent hélas, fermaient d'un geste doux des paupières restées ouvertes sur un regard fixe. Tout ceci parmi un concert de récriminations des moins affaiblis qui réclamaient d'urgence un bassin pour satisfaire un besoin naturel.
C'était l'heure où l'on voyait partir sur une civière une silhouette prostrée, déjà rigide, dans l'indifférence des autres, tout à l'écoute de leur propre corps meurtri.
C'est à Roselyn Parsons qu'incombait la lourde tâche de soigner le comateux, toujours isolé derrière un paravent improvisé, dont le corps inconscient se livrait sans réserve à ses mains. Plusieurs fois pendant la nuit, elle surveillait son souffle, attirée malgré elle par cette énigme vivante : - Il est peu probable qu'il se sorte un jour de ce coma songea t-elle en scrutant le jeune visage amaigri, défiguré par la sonde qui pénétrait dans ses narines.
Avec douceur elle acheva ses soins -A tout à l'heure fit-elle caressant l'espoir vain de lui voir briser le mur de son silence
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30.05.2008
et la terre enfanta
24 A la hâte elle enfila sa mante par dessus sa longue chemise de nuit, ferma une dernière fois sa porte, sans rien emporter et comme anesthésiée suivit docilement les deux hommes.
A l'écart une charrette attelée les attendait. Au pas lent du lourd cheval, elle s'ébranla cahotante, emmenant Joséphine vers son destin.
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et la terre enfanta
24 Trois coups violents frappés contre ses volets la firent se redresser en sursaut, le coeur battant la chamade. Le petit jour s'immisçait à peine entre les lames disjointes.
Elle entendit soudain deux voix masculines qui semblaient converser. Une joie violente déferla en elle - Louis est arrivé dit-elle à haute voix en se levant d'un bond, mal assurée sur ses jambes.
-Louis, c'est toi ?
- Jo ! fit la voix de son père ouvre-moi !
Alertée par le son de sa voix, soudain oppressée elle ouvrit brusquement la porte.
- Il est arrivé quelque chose à maman ?
En effet depuis quelques temps sa mère ne se sentait pas bien et sans l'assistance d'un médecin se soignait avec des plantes médicinales dont elle connaissait toutes les vertus, comme elle avait toujours fait sa vie durant pour toute sa famille.
C'est alors qu'à deux pas derrière son père, elle vit Jean Liénard, le maire du village, entre ses gros doigts il tortillait un papier bleu.
- Joséphine, j'ai une mauvaise nouvelle dit-il en épongeant son front d'un geste maladroit, malgré la fraîcheur. Ton mari est porté disparu lors d'un assaut, son corps n'a pas été retrouvé.
A travers un brouillard qui envahissait sa tête, Joséphine entendait la voix bouleversée lui asséner les paroles tant de fois redoutéesIncapable de réagir, le cerveau embrouillé, elle regarda les deux silhouettes immobiles plantées sur le pas de la porte, miséricordieuse, la douleur ne l'avait pas encore atteinte.
- Ma petiote viens avec nous dit son père en entourant d'un geste protecteur les fragiles épaules de sa fille.
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29.05.2008
et la terre enfanta
23 Pas un endroit ne fut épargné par ses coups de chiffon. Puis elle tapissa de papier les planches de bois blanc du buffet. Elle relava toute la vaisselle, et maintenant en cette soirée du troisième jour, inactive et satisfaite, elle contemplait les murs de leur chambre.
Ses rêveries la ramenèrent inévitablement à Louis, l'attente ne serait plus trop longue. Elle chassa les pensées sombres qui, malgré elle resurgissaient et peupla sa solitude de souvenirs heureux, pas si lontains après tout, et qui pourtant lui sembla t-il être à des années lumière.
Assise dans son lit, elle examina attentivement son visage dans un petit miroir fêlé qu'elle avait laissé tomber hier sur le carrelage. Elle se refusa à y voir un mauvais présage. Ce soir, penchée vers son image reflétée, elle découvrit une petite ride au coin de ses yeux. Cette constatation la fit soupirer. Louis la trouverait-il encore jolie. L'instant d'après, elle s'en voulut d'avoir en tête ces pensées futiles, alors elle souffla la chandelle qui faiblissait et, pleine d'espoir s'endormit paisiblement.
Voilà dix jours qu'elle attendait Louis. Après l'exaltation, puis la sérénité de la certitude, l'inquiétude à nouveau l'habitait.: - Si dans deux jours Louis n'est pas arrivé, je retourne auprès de mes parents se promit-elle car elle se morfondait dans ce trou perdu. Sa mère lui avait rendu visite, à elles deux, elles avaient tué le temps en occupant leurs doigts à des travaux de couture, mais seule à nouveau, le silence pesant de ces murs vides la démoralisait. Demain c'était décidé, elle retrouverait le giron maternel
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28.05.2008
et la terre enfanta
22 Arrivée sur place, elle oublia bien vite son altercation et grimaça en constatant l'exubérance des herbes folles qui cernaient la maison. L'été pluvieux n'avait pas réussi à griller les hautes tiges drues qui, telles de zélées sentinelles veillaient sur les vieilles pierres.
Elle avait du travail en perspective, mais l'ouvrage ne lui faisait pas peur et l'aiderait à combler ces longues heures d'attente qui la séparaient encore de son amour.
D'une poussée, elle ouvrit la porte et en même temps qu'une bouffée d'air confiné, le décor de son trop court bonheur lui emballa le coeur. Les souvenirs qu'elle s'était efforcée d'étouffer dans une léthargie quotidienne inondèrent ses joues de larmes douces et amères à la fois.
Elle fit claquer les volets et, volontaire s'attela à la tâche, transformant la maisonnette assoupie en un foyer bien vivant. Avant la nuit, elle rentra quelques bûches que Louis avait coupées lors de sa première permission. La maison inhabitée était fraîche pour la saison. Après une tentative ratée, elle chassa la fumée et le feu rougeoya, éclairant la cuisine de lueurs cuivrées, reflétées par la bassine à confiture et les chandeliers reçus en cadeau de mariage.
Joséphine soupira à la fois d'aise et de lassitude. Elle prit un frugal repas, se glissa entre les draps froids et rêches, ramena sur elle le gros édredon de plumes et s'endormit presque instantanément.
Pendant deux jours, du matin au soir, elle s'activa redonnant du lustre à sa demeure et chassant à grand renfort de courant d'air les relents de moisi, émanant des pièces restées trop longtemps fermées.
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27.05.2008
et la terre enfanta
21 Hier soir elle avait décidé de réintégrer sa maison. Désertée maintenant depuis plus d'un an, elle n'avait pas voulu y remettre les pieds, Anne, sa mère allait de temps à autre aérer les lieux.
Pour le retour de son mari, elle voulait une maison accueillante, un havre de paix où, pendant quelques jours, il retrouverait de nouvelles forces pour continuer son combat. Elle s'efforça de chasser au plus vite ses idées moroses pour ne plus penser qu'à ces jours heureux qu'ils voleraient au temps de guerre.
Dans la chambre de ses parents, elle entendit un bruit furtif, comme à son habitude, sa mère se levait la première. Alors, renonçant à ses rêves, elle bondit hors du lit, elle allait s'atteler à l'ouvrage.
La cuisine embaumait déjà le café. Anne souffla sur les braises cachées sous la cendre pour ranimer le feu, elle aimait cet instant où, seule maîtresse des lieux, elle préparait le petit-déjeuner familial, quand un léger bruit la fit se retourner.
- Te voilà déjà debout ma grande ! le jour se lève à peine.
Joséphine se dirigea vers sa mère et l'enlaça tendrement.
- Maman j'ai du travail pour tout remettre en ordre, il faut que j'aille préparer la maison pour la venue de Louis.
Anne sourit, elle se réjouissait pour sa fille qui, contrairement aux autres jours arborait ce matin un sourire radieux.
Sans perdre un instant, après un repas rapide, Joséphine alla chercher sous un appentis une vieille brouette en bois que son père remisait chaque soir en revenant du jardin.
Dans la petite cour, elle dérangea les poules qui grattaient la terre et se chauffaient au pâle soleil de ce début d'automne. Elle frissonna dans l'air vif du matin et ramena sur ses épaules son châle qui glissait et dénudait ses bras ronds.
Elle entassa dans la brouette : eau de Javel, cristaux de soude, savon de Marseille, des chiffons en quantité, toutes choses nécessaires pour faire rutiler sa maison, et partit d'un pas ferme en direction du hameau. Son cheminement s'accompagnait d'un grincement répétitif qui la fit grimacer, son père avait encore oublié de graisser la roue. Ce couinement intempestif ne passa pas inaperçu, car en longeant les maisons du village, elle vit apparaître sur le seuil de l'une d'elle une femme qui l'interpella, vindicative.
- Alors, il paraît que ton mari a une permission lui ! le mien ça fait bientôt un an que je ne l'ai pas revu, pourtant nous avons des enfants et il est plus vieux que Louis.
Joséphine furieuse maudit sa mère : cette bavarde, elle n'avait pu retenir sa langue, elle haussa les épaules, s'il n'en avait tenu qu'à elle tous les hommes du village seraient dans leur foyer. Elle le lui dit en maugréant, et d'un pas rapide entama gaillardement le petit raidillon qui la séparait encore de son toit.
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26.05.2008
et la terre enfanta
20 Chapitre 3
Joséphine se réveilla de très bonne humeur. Elle émergea des brumes de la nuit avec cette pensée réjouissante : Louis revient bientôt en permission.
Entourée encore par le silence feutré de l'aube, juste avant que ne retentissent les premières trilles des oiseaux, saluant la naissance du jour, elle savoure sa joie, la fait éclater en myriade de bulles de bonheur. Pour l'heure, petites boules de plumes ébouriffées, les moineaux se blottissent au plus profond de la haie du jardin, tout comme le reste de la maisonnée encore endormie.
Engourdi par l'absence de son amour, son jeune corps exulte au souvenir précis de leurs caresses et de leurs étreintes si brèves.
Elle a reçu hier une carte de Louis, après un silence de quinze longs jours, pendant lesquels elle s'était "rongée les sangs", imaginant le pire, ces mots magiques lui redonnaient la joie de vivre :
- Ma douce, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer, dans une dizaine de jours je serai près de toi, je t'aime Louis.
Cette carte lue et relue, posée le soir entre l'oreiller et sa joue, gisait un peu froissée entre les draps. Elle alluma sa chandelle, et à la lueur tremblotante contempla en souriant l'image représentant un poilu dans son uniforme bleu horizon tout neuf. La main sur le coeur, il déclamait des vers de mirliton à sa belle. Elle rit moqueuse, Louis avait dû prendre la première carte tombée par hasard sous sa main, car elle lui connaissait un certain goût artistique, mais tout de suite elle s'en voulut pour cette pensée idiote et chassa loin d'elle cette stupide dérision.
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