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24.05.2008
et la terre enfanta
19 Depuis quelques jours son hématome crânien semblait se résorber. Pendant qu'elle s'occupait de lui, l'infirmière lui parlait, espérant éveiller sur son visage un éclair de vie, mais il poursuivait son existence végétative et pas un signe n'indiquait qu'il l'entendit. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque levant la tête vers lui elle rencontra un regard bleu qui semblait la fixer. Elle lâcha brusquement le rouleau de gaze qui alla rouler sous le lit et s'en fut en courant dans le couloir, tête baissée, bousculant au passage le médecin de service.
- Eh bien Parsons, que vous arrive t'il ?
- Docteur venez vite ! le comateux reprend connaissance
- Diable s'écria t-il en hâtant le pas, vous en êtes sûre ?
Penchés de part et d'autre du lit, ils guettèrent un signe d'éveil, mais seul le regard atone observant fixement le plafond semblait vivant dans le visage émacié. Déçus, ils se regardèrent.
- Ce n'est qu'un réflexe, aucun signe significatif de reprise de conscience, il n'est pas sorti de son coma.
Perplexe, elle fixa encore cette physionomie inexpressive en quittant la pièce à regret, d'autres patients avaient besoin d'elle, d'autant plus qu'un train sanitaire avait déchargé sa cargaison humaine et l'imminence d'un nouveau branle-bas agitait le personnel hospitalier. Cet homme pouvait attendre.
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et la terre enfanta
18 Après cinq longues heures de trajet harassant où ils furent malmenés, les plaintes et les récriminations fusaient surtout parmi les plus valides, malgré le dévouement des infirmiers qui allaient de l'un à l'autre sans discontinuer.
- Docteur ! j'ai mal à la tête.
- Infirmier ! ouvrez la fenêtre, on ne peut plus respirer, ça pue !
- Restez tranquilles, nous arrivons bientôt tonna le médecin, tandis qu'il se dirigeait d'un pas chaloupé vers l'arrière du train où arrimés à leur brancard les grands blessés s'entassaient passivement.
Quand il arriva auprès d'eux, il constata le décès de l'un d'eux. Une odeur pestilentielle envahissait le wagon, mais elle ne semblait pas incommoder les occupants. Un silence de mauvais augure régnait parmi ces étranges momies empaquetées dans leurs bandages, seul le tac-tac des boggies et le balancement rythmé du train donnaient un semblant de vie à ces corps inertes.
Le soir tombait à peine lorsqu'ils arrivèrent à la gare de Chaumont. Plusieurs ambulances stationnaient devant la gare, tandis que sur le quai des jeunes infirmières en coiffe blanche patientaient.
Malgré la lassitude qui creusait les visages, quelques sifflets fusèrent à leur vue, mais il leur faudrait attendre avant qu'elles ne les prennent en charge. Le silence se fit lorsque défilèrent les brancards des amputés, éteignant toute vélléité de plaisanterie.
- Maudite vie ! faut s'estimer heureux de s'en tirer comme ça, moi j'ai que trois doigts qui ont sauté fit l'un d'eux en se signant.
Dans le dortoir tout en longueur, les lits blancs se côtoyaient dans une promiscuité inévitable, tandis que les couloirs servaient de salle d'accueil, visiblement l'hôpital était saturé. Dans l'allée centrale, des invalides claudiquaient, penchés sur leur béquilles, certains avançaient, un masque de souffrance plaqué sur leur visage, la jambe du pyjama flottant sur l'absence d'une jambe. Toutefois, l'atmosphère ambiante n'était pas à la tristesse. Encore quelques semaines et ils seraient rapatriés. Fini pour eux cette guerre qu'ils n'avaient pas imaginé être aussi dévastatrice, lorsque ardents partisans de la liberté, ils s'étaient embarqués pour venir délivrer cette terre lointaine.
Au bout d'un étroit couloir, près de la salle de chirurgie, se trouvaient une pièce où six lits tenaient à l'aise. Les infirmiers l'appelaient l'isoloir. Ils auraient pu aussi la nommer l'antichambre de la mort, car parmi ceux qui y étaient alités, peu d'entre eux renaissaient à la vie. Les cas les plus désespérés y étaient traités avec compétence, mais aussi quelque fois avec désinvolture. Certains infirmiers, débordés jugeaient partialement que ceux du dortoir avaient une espérance de vie certaine, alors que pour ceux-là, il était déjà trop tard.
Mais cependant la plupart, avec une énergie farouche se dévouaient sans compter leur temps, tout en sachant la cause perdue. Alors, devant l'inanité de leurs efforts, ne pouvant qu'alléger leurs souffrances, ils distillaient entre leurs lèvres desséchées quelques gouttes de laudanum qui leur apportaient un peu d'apaisement.
Toujours immobile et inconscient, un homme restait indifférent au branle-bas qui nuit et jour agitait l'hôpital. Serein, il poursuivait une vie énigmatique, connue de lui seul.Trois fois par jour une infirmière lui prodiguait des soins, le lavant et le talquant comme un nouveau-né.
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22.05.2008
et la terre enfanta
17 Denvers tentait vainement d'apaiser un mutilé qui réclamait sans cesse un aumonier d'une voix monocorde, mais celui-ci avait déjà atteint un point de non-retour et ne le voyait pas, alors désenchanté, il se dirigea vers un autre lit. Lui aussi était au bout du rouleau, encore une heure avant qu'on ne le relève. Il se glissa tout contre la cloison auprès du lit de "John" c'est ainsi qu'à défaut de connaître son prénom il le nommait, il pourrait être ce frère mort, il y avait quelques années, victime d'un accident.
Il espérait qu'il reprendrait connaissance avant son départ pour lui donner un nom quand il ne serait plus qu'un souvenir. Une idée l'effleura : -et si c'était un Français ou un Allemand ! non, c'était certainement improbable, les autres brancardiers n'avaient ramassé que des blessés américains.
Penché au-dessus du lit, il constata que pas un pli de la couverture brune remontée jusqu'au menton de l'homme n'avait bougé. La bouche entrouverte, il semblait chercher son souffle, visiblement il luttait. Son visage avait perdu la teinte cireuse qui lui faisait un masque, mais ses yeux restaient clos sur sa vie intérieure.
Quand enfin un autre vint le remplacer, il lui recommanda de veiller particulièrement sur lui, l'autre promit et eu un regard distrait en direction du lit, ils réclamaient tous son attention, alors ce mort-vivant !
A sept heures du matin, quand Terry Denvers reprit son service, malgré les réclamations des uns et des autres, il se précipita auprès de "son blessé". Un autre médecin avait remplacé celui de la veille, il le découvrit à son chevet. Méthodiquemrnt, celui-ci examinait le jeune corps dénudé afin d'établir un diagnostic complet avant son départ.
- J'ai découvert que sa jambe gauche était cassée, posez lui une attelle et signalez le sur sa fiche
-Il est encore inconscient, peut-on quand même le déplacer sans risque ? s'inquiéta Denvers
-De toute manière, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour le soigner, il besoin d'autres soins que nous ne pouvons lui donner ici.
Denvers soupira, inconsciemment il se sentait frustré. Il aurait bien aimé le garder sous son aile, car il ne saurait sans doute jamais qui était réellement cet homme. A huit heures, une ambulance vint le chercher et il le vit disparaître, en route vers son destin.
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19.05.2008
et la terre enfanta
16 Il laissait couler ses larmes sans songer à les essuyer. Intarrissables, en source pressée, elles formaient deux rigoles claires sur le jeune visage mâchuré par la boue. Ses nerfs craquaient. Ce n'était pas la douleur lancinante, qui pourtant le taraudait qui le bouleversait, mais avec la perte de ses doigts, c'était surtout le deuil de son avenir : Mutilé ! ce mot résonnait comme un glas dans sa tête.
Avant qu'il ne s'engage, un avenir prometteur s'offrait à lui. De conditions modestes, ses parents avaient fait des sacrifices pour lui payer des études musicales. Doué pour le piano, il s'était déjà taillé un beau succès et son nom était connu des mélomanes. A présent il regrettait amèrement cet élan patriotique qui l'avait enflammé, rejet récurrent d'un ancêtre français, venu il y avait bien longtemps dans ce nouvel Eldorado.
Ils stoppérent enfin dans la cour d'une école, aménagée sommairement en hôpital. Des lits serrés les uns contre les autres, laissant à peine la place de circuler entre eux, occupaient plusieurs classes. Au mur, un tableau noir gardait encore la trace blanchâtre de la craie. Malgré l'odeur dominante du formol, celle du sang stagnait dans les pièces mal aérées.
- Ceux qui peuvent marcher descendent clama Denvers.
En clopinant, ils s'affalèrent sur le lit qui leur était désigné et résignés attendirent leur tour d'être soignés.
Sans précaution particulière, deux infirmiers empoignèrent le brancard où le rescapé gisait toujours inconscient. Ils s'étaient forgés une armure permettant à leurs nerfs de tenir devant cet étalage journalier de souffrance.
-Qu'est-ce qu'il a celui-là, il a perdu connaissance interrogea le médecin, tandis qu'une oreille collée au stéthoscope, il examinait le blessé.
Denvers lui fit le récit du sauvetage....et on n'est pas certain que ce soit un des nôtres conclut-il car nous l'avons retrouvé complètement nu.
-On verra bien quand il reviendra à lui fit laconiquement le médecin, après tout ce n'était pas son problème, il était là pour sauver des hommes et pas des nationalités.
Pour l'heure il se contenterait de soigner la blessure de son crâne, il ne paraissait pas en danger immédiat, bien que son pouls soit faible, mais quand il défit son pansement, il ne put s'empêcher d'émettre un sifflement. Ce n'était pas la coupure, qui pourtant laissait apparaître entre ses lèvres boursouflées la pâleur d'un os blanchâtre qui le préoccupait, mais plutôt à l'arrière de la tête un hématome violacé de la grosseur d'un oeuf, qui lui parut de mauvais augure.
- Il faut l'isoler, à mon avis il est sérieusement touché, je n'ai rien ici pour l'examiner plus attentivement, demain s'il est encore en vie, nous l'évacuerons par le train sanitaire..
Après les premiers secours, les blessés légers avaient été dirigés à l'arrière pour une convalescence rapide, dans quelques temps ils repartiraient au combat, il fallait laisser la place aux nouveaux arrivants. Le médecin harassé, aux yeux larmoyants par deux nuits de veille, se détourna du comateux, d'autres réclamaient ses soins. Deux infirmiers efficaces, s'affairaient déjà auprès des hommes. Ils découpaient hâtivement les pansements de fortune, donnaient à boire aux assoiffés et réconfortaient d'un ton bourru ceux qui ne pouvaient retenir leurs larmes.
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