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11.05.2008

et la terre enfanta

9 Au dehors des ordres claquaient. Un remue-ménage fait de tintements de gamelles, de bruit de pas précipités, de piétinements de chevaux, le tout accompagné de jurons ne laissait planer aucun doute sur la précipitation des préparatifs et l'imminence d'un départ.
En écho, un bruit assourdissant de grosses pièces en action se mit à vibrer dans le ciel.
-Ca y est ! pensa Louis par habitude, l'artillerie nous déblaie le chemin. Il était déjà prêt dans sa tête pour affronter son destin.
Dehors, une pluie fine s'infiltrait insidieusement dans son cou. Résigné, il releva le col de sa capote et rejoignit un des groupes qui se formait. A l'écart, quelques sous-officiers écoutaient les instructions d'un supérieur. Ils arboraient tous un air grave qui augurait l'annonce de mauvaises nouvelles.
A dix-sept heures trente, alors que de gros nuages sombres roulaient dans le ciel, ils reprirent la route qui les ramenait inéluctablement vers les lignes ennemies.
- Pas trop tôt dit Masson, je commençais à m'ennuyer ! Mais aucun de ses compagnons ne releva sa boutade.
En chemin, ils croisèrent la pitoyable colonne de ceux qui les avaient précédé. Ils jetèrent sur leurs semblables un regard blasé sachant que les autres leur ressemblaient comme des frères.
A la nuit tombée, ils retrouvèrent la tranchée familière qui les avait déjà abrité à maintes reprises. A quatre cents mètres, on distinguait à l'oeil nu une grande cicatrice sinueuse qui balafrait la terre. L'ennemi était tapi là, invisible mais bien présent. A l'abri des sacs de terre qui servaient d'observatoire, les deux adversaires s'épiaient.

10.05.2008

et la terre enfanta

8 Quand il repartait en première ligne, il ne se départissait pas de sa gouaille et Louis se demandait parfois si sa gaieté exagérée l'aidait à exorciser un présent dont il refusait l'évidence.
Il déclina l'invitation en agitant son papier à lettres, simple feuillet d'écolier qu'il avait récupéré dans l'école d'un village lors d'un précédent cantonnement.
- Comme tu veux ! fit l'autre fataliste.
Il écrivit encore quelques mots, mais son esprit était ailleurs. Que dire à sa femme, sinon comme toujours des mensonges rassurants, après tout, jusqu'à présent, bien qu'ayant plusieurs fois frôlé la mort, celle-ci n'avait pas voulu de lui. Cette pensée le ramena à quelques temps de là. Il avait vu tomber autour de lui plusieurs de ses camarades, pris sous un pilonnage de leur propre artillerie qui avait mal calculé la portée de son tir. Ironie du sort quand les obus de l'adversaire vous passaient au-dessus de la tête. Rescapé parmi ce carnage, il avait mis quelques semaines avant de s'en remettre.
Peu de temps après, il avait obtenu une permission de quarante huit heures pour assister à l'enterrement de sa mère. Bouleversé par sa disparition soudaine, mais les yeux secs, il avait suivi le cortège funèbre, reconnaissant à peine les gens qui défilaient pour lui témoigner leur compassion.
Le soir, quand il se retrouva avec sa femme dans leur maison sans âme, il laissa échapper sa chape de plomb et rien ni personne n'aurait pu endiguer ses larmes. Joséphine se fit maternelle et le berça toute la nuit. Le lendemain il lui fallait déjà repartir. Dans une étreinte folle, ils avaient essayé de faire l'amour, mais trop d'horreurs se pressaient derrière ses paupières closes. Bien que frustrée, Joséphine essaya encore de le réconforter. Après tout pensa t-elle, cela n'avait pas d'importance, ils avaient volé quelques heures à la guerre et ça personne ne pourrait le leur ôter.
Louis se secoua, décidément il aurait mieux fait de suivre les autres, l'inaction ne lui valait rien. Il se levait pour les rejoindre, quand un caporal fit irruption dans la grange :
- Ordre du commandant clama t-il, on repart dans deux heures, prévenez les autres !
Des lazzis et des protestations fusèrent, cette fois-ci ils exagéraient, la lassitude creusait encore les visages et il leur fallait de nouveau exposer leur vie.

08.05.2008

et la terre enfanta

7 D'autres à demi-nus traquaient dans les coutures de leurs vêtements l'ennemi commun à tous : le pou.
Louis tenta de s'isoler derrière une botte de paille pour écrire à sa femme, il lui décrivit sa vie quotidienne en expurgeant son récit et passa sous silence les dangers auquels ils étaient exposés .... " Figure-toi chérie, ce matin en me réveillant, j'ai eu l'heureuse surprise de retrouver François, arrivé un peu après moi, nous allons pouvoir pendant ces quelques jours de repos parler du pays ... En effet, François son beau-frère, infirmier brancardier ne faisait pas partie de la même compagnie, mais ils se croisaient assez fréquemment au hasard d'un cantonnement, et c'était toujours une joie pour eux de se retrouver.
Frères d'armes, il leur suffisait de regarder leurs yeux caves et leur accoutrement pour deviner que l'un était le miroir de l'autre. Les pantalons rouges, flambant neuf aux premiers jours de combat, avaient fait place après avoir servi de cibles à l'ennemi, à un uniforme d'un bleu délavé, maculé de taches. Les mollets amaigris ne tendaient plus les bandes molletières qui tire-bouchonnaient en reconnaissant la voix rieuse de Masson, le boute-en-trainlamentablement.
- Eh ! Berthier, tu te joins à nous ? Nous allons visiter des jardins, histoire de voir s'il y reste quelques légumes pour améliorer l'ordinaire.
Louis leva la tête en reconnaissant la voix rieuse de Masson, le boute-en-train, toujours de bonne humeur.

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