« 2008-09-04 | Page d'accueil | 2008-09-06 »
05.09.2008
et la terre enfanta
127 Elle avait écrit trois fois à Bob depuis sa dernière visite, lettres courtes dans lesquelles elle livrait peu d'elle-même, elle n'en attendait pas de réponse puisqu'il ne maîtrisait pas encore l'écriture. Dans sa dernière missive, elle lui avait laissé entendre qu'elle irait le voir au printemps, en lui expliquant que son nouveau travail ne lui permettait pas de s'absenter à sa convenance. Sa visite serait donc pour lui une vraie surprise, n'ayant pas le temps matériel de le prévenir.
Dès lors qu'elle eut pris cette décision, les heures passèrent trop lentement à sa guise. Elle aurait été bien en peine d'analyser cette effervescence qui montait en elle, d'ailleurs l'aurait-elle fait qu'elle lui serait apparue plutôt comme un désir de repos, qu'un plaisir à l'idée de sa future escapade. La veille elle en était encore à se demander si c'était une bonne idée.
Cette semaine elle ne travaillait pas de nuit. Les magasins fermant très tard, elle aurait le loisir de lui choisir un cadeau, ne voulant pas arriver les mains vides. Elle souhaitait que l'objet choisi lui soit utile, lui qui était démuni de tout, sans pour cela fixer son choix sur un présent trop personnel.
Elle fut saisie par un froid mordant quand elle sortit de son travail. Malgré ce désagrément, elle s'attarda dans les rues illuminées, balayées par un vent glacial qui soulevait les pans de son manteau et s'engouffrait en force sous sa longue jupe.
A l'approche des fêtes, une animation joyeuse remplissait les magasins. Elle s'attarda indécise auprès des vitrines, toutefois, l'une d'elles décorée avec goût retint son attention. Les portes du magasin s'ouvraient sans cesse, laissant échapper une bouffée d'air surchauffée, saturée de parfum. La galerie s'étirait tout en longueur et les gens s'y bousculaient dans l'allée centrale. Les vendeuses, débordées, se faisaient houspiller par des clients impatients. Ce tohu-bohu laissa à Roselyn le temps de choisir parmi d'autres objets, une pendulette en cuivre ciselé.
Ce ne fut qu'en rentrant chez elle, alors qu'elle rangeait bien en vue pour ne pas l'oublier le présent enrubanné, qu'elle réalisa que Bob ne savait sans doute pas encore lire l'heure. Tant pis, elle lui apprendrait, cela leur donnerait au moins un sujet de conversation.
20:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
et la terre enfanta
126 Elle avait sympathisé de suite avec Jane, une jeune femme qui exerçait ce métier depuis quelques années, c'est elle qui avait contribué par sa simplicité et son enjouement à l'insertion de Roselyn
- Ne t'en fais pas lui avait-elle assuré lorsque celle-ci lui avait confié son trouble, nous sommes toutes passées par là. Quand tu verras naître ton centième bébé, tu n'auras plus la même opinion et jureras que pour rien au monde tu ne voudrais t'encombrer d'un de ces petits braillards.
Roselyn avait ri, d'ailleurs il lui fallait l'admettre, la plupart de ces femmes étaient bien plus jeunes qu'elle, bientôt elle fêterait ses 31 ans, son temps était passé, elle resterait sans doute célibataire.
Noël se profilait à l'horizon et cette perspective agitait le personnel, notamment à la lecture d'un tableau de service affiché dans le vestiaire, annonçant les tours de garde. A son grand étonnement, Roselyn constata que la direction lui donnait congé ce jour-là, alors qu'elle s'attendait tout naturellemnt, en raison de sa récente embauche à le passer à la maternité. Elle s'était déjà faite à cette éventualité et n'avait ébauché aucun projet. Elle avait seulement prévu d'envoyer une carte postale à Bob pour lui souhaiter de joyeuses fêtes. Cela lui faisait bizarre de penser à lui sous ce pseudonyme, mais sans doute était-ce mieux pour son équilibre que ce total anonymat, un prénom fut-il fictif lui ferait un point d'ancrage.
Après réflexion, elle pensa que peut-être une erreur avait été commise, mais après renseignement, elle sut que sa bonne fortune était due au médecin rattaché à l'établissement qui lui trouvait mauvaise mine, et surtout anormal que cette jeune-femme n'ait pas pris un seul jour de repos depuis son entrée. Elle bénéficierait de deux jours bien à elle et pas de but, la perspective de se retrouver en sa seule compagnie, surtout un jour de partage comme Noël la désolait.
Bien qu'elle s'en défendit, dans pareille circonstance, le souvenir de Peter venait la hanter, ils avaient vécu ensemble des heures merveilleuses, pourquoi leur relation s'était-elle transformée en cauchemar ? Elle se rappelait particulièrement leur premier Noël, il avait ce jour-là transformé sa terne existence en féerie, du moins l'avait-elle ainsi perçu, mais elle savait à présent que ce n'étaient que des ors de pacotille.
Avec difficulté elle chassa ces souvenirs importuns, il lui fallait absolument agir si elle ne voulait pas déprimer entre ses quatre murs et pour cela elle irait à New haven.
14:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
et la terre enfanta
125 Chapître 13
Depuis qu'elle avait commencé son travail à la maternité, Roselyn n'avait plus une minute à elle. Toutefois, elle se réjouissait de faire partie de cette équipe qui, en alternance de jour ou de nuit, aidait des jeunes mères à mettre au monde leur enfant. Et elles étaient nombreuses en cette fin d'année, à croire qu'un évènement extérieur en était la cause. Elle en avait fait naïvement la réflexion à une de ses collègues qui s'était gentiment moqué d'elle
- C'est un commerce qui ne périclite pas s'était-elle esclaffé, il y a presse dans le magasin toute l'année !
Roselyn s'était amusée de cette boutade, mais malgré le climat de bonne humeur qui régnait en permanence dans son groupe, elle commençait à ressentir une fatigue tant physique que morale, qui lui faisait maudire la sonnerie de son réveil. Un matin même, elle s'était éveillé sur le fil du rasoir, avait esquivé le petit-déjeuner et filé en trombe en oubliant d'éteindre sa lampe de chevet. Malgré cela elle avait dix minutes de retard, elle s'était glissée en catimini dans les couloirs et enfilé sa blouse en sautant un bouton sur deux, ce que ne manqua pas de lui faire remarquer la directrice, arrivée juste derrière son dos. Cependant, elle n'avait émis aucun reproche.
Sans doute cette baisse de forme était-elle due aussi à la tension nerveuse qu'elle avait subie la première semaine, tant elle craignait de ne pas être à la hauteur de sa tâche. Bien qu'habituée aux gémissements des malades et à leurs doléances, elle n'était pas encore aguerrie par les clameurs que poussaient certaines parturientes, au point culminant de leur épreuve.
Elle n'avait pas encore procédé seule à un accouchement, mais elle assistait activement la sage-femme et recevait dans ses mains le nouveau-né pour lui donner son premier bain. Losqu'elle revenait dans la salle de travail, elle était encore médusée par la transformation de la patiente qu'elle avait quitté quelques instants auparavant, grimaçant sous l'effet de la douleur, et qui à présent, encore dolente, arborait un radieux sourire. Les bras en corbeille, elle accueillait son poupon emmailloté et entamait avec lui, en le couvant des yeux, une longue idylle. Cette métamorphose mystérieuse la laissait perplexe.
Après plusieurs semaines, elle put mettre un nom sur cette émotion qui l'agitait, elle devait s'avouer qu'elle pouvait s'appeler frustration et sans doute jalousie.
14:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


