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31.07.2008
et la terre enfanta
58 Cette nuit-là elle dormit très mal, enchaînant les cauchemars qui la ramenaient irrémédiablement en France vers cet hôpital de l'arrière front où elle avait vu tant de misères humaines et entendu tant de plaintes. Au milieu de la nuit, elle se réveilla en sursaut, le coeur emballé, le souffle court. Adossée à son oreiller, elle comprit qu'elle ne pourrait pas se rendormir, d'autant plus qu'au dehors les éléments se déchaînaient, la pluie et le vent secouaient ses volets et sifflaient à travers les interstices en un long hululement qui la fit frissonner, la bise devait être glaciale, ce matin il lui faudrait se vêtir chaudement.
En arrivant à l'hôpital pour son dernier jour, les yeux gonflés par sa nuit chaotique, elle trouva dans le couloir une jeune infirmière qui l'attendait. Ses traits encore enfantins reflétaient son anxiété. Roselyn ne put s'empêcher de lui sourire en se rappelant sa propre appréhension, quand elle aussi avait débuté dans ce métier, visiblement celle-ci était novice.
- Allez courage, jetez-vous dans la gueule du loup, vous verrez ce n'est pas si terrible lui dit-elle pour la réconforter.
Elles firent une entrée très remarquée lorsqu'elles pénétrèrent dans le dortoir. Roselyn entraîna tout de suite la nouvelle recrue vers son protégé sous les protestations des autres, mais elle tenait à le lui recommander particulièrement.
Ensemble, elles prodiguèrent les soins quotidiens. Surveillant d'un oeil discret la jeune fille, Roselyn constata que celle-ci s'en tirait bien, malgré la rougeur quasi permanente qui enflammait son visage lorsque les compliments se faisaient trop précis. Elle s'aguerrira vite pensa t-elle tandis qu'une pointe de jalousie venait la troubler.
L'entrée du médecin-colonel accompagné d'un autre praticien qui leur était inconnu fit relever les têtes des hommes et rectifier leurs tenues négligées, même alités ils respectaient la hiérarchie.
Les deux hommes passèrent rapidement auprès des infirmières, après une brève inclinaison de la tête, ils se dirigérent vers le lit de l'inconnu. Roselyne attentive suivait leurs gestes, essayant d'interpréter leurs propos qui restaient inaudibles. Cependant elle n'avait aucun doute, le sort de cet homme devait se décider à ce moment précis.
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et la terre enfanta
57 Depuis quelques jours, elle s'était efforcée d'éveiller son attention, de lui parler sous le regard goguenard de ses voisins de lit qui chuchotaient que le "glaçon" s'humanisait. Sans vraiment communiquer il avait un peu perdu cet air égaré qui s'affichait auparavant sur son visage, Roselyn arrivait à lui arracher un pauvre sourire et pour elle c'était déjà une victoire sur la déraison. Mais qu'allait-il advenir de lui? elle ne devinait que trop bien le lent cheminement qui serait le sien.
Peu loquace, le médecin à qui elle posa cette question s'était contenté de lui dire que ces dames bénévoles du service social seraient attentives à son sort? Cela voulait tout dire et en même temps ne rien dire, mais Roselyn était trop altruiste pour se contenter de ces lénifiantes paroles.
Il lui restait dix jours pour agir, il fallait qu'elle arrache l'esprit de cet homme du néant qui le maintenait prisonnier et lui faire accomplir des progrès significatifs qui obligeraient les autorités médicales à réviser leur diagnostic. Elle allait d'abord le forcer à quitter ce lit qui l'affaiblissait mais qu'il considérait sans doute comme un refuge. La raideur de sa jambe blessée ne l'empêchait pas de parcourir l'allée centrale qui séparait le dortoir en deux travées. Elle déplorait le mauvais temps qui ne lui permettait pas de lui faire faire quelques pas à l'extérieur, mais sans doute serait-il effrayé par cette déambulation.
Appuyé à son bras, à petits pas, ils arpentaient le dortoir en plusieurs allers-retours, sous le regard indifférent des autres, mais chaque jour Roselyn le sentait plus ferme sur ses jambes et elle se prit à espérer.
Vint pourtant son avant-dernier jour sans qu'elle ait perçu le moindre progrès mental, bien que maintenant à son approche il émit des sons, sorte de balbutiements enfantins bien loin de la parole. Il fallait qu'elle se rende à l'évidence, malgré ses efforts, elle avait échoué.
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30.07.2008
et la terre enfanta
56 - Je vous en prie, regardez-moi insista t-elle en se penchant plus près de lui, et il lui sembla soudain que son regard s'illuminait.
Il proféra des sons incohérents et lui saisit les mains avec force. Elle grimaça sous son emprise mais ne se déroba pas et reçut comme un premier cadeau l'ébauche d'un sourire. Elle lui sourit à son tour et tenta de se dégager, mais il s'accrochait à elle comme un noyé, avec dans le regard une telle panique quand elle s'éloigna qu'elle en eut des remords.
Bien qu'attachant, elle ne pouvait lui consacrer tout son temps, d'ailleurs certainement allait-on finir par retrouver sa famille et cela hâterait sa guérison. Pour tranquilliser sa conscience, elle s'en assurerait.
La première pensée qui lui vint à l'esprit ce matin-là en s'éveillant ne lui procura pas l'apaisement qu'elle en attendait : -plus que dix jours à accomplir dans cet hôpital militaire.
En remettant le pied sur le sol de son pays, elle s'était promis de prendre un mois de vacances pour faire le point sur sa vie et peut-être passer quelques temps dans la petite maison de ses parents, dieu sait dans quel état elle la retrouverait. Inhabitée depuis si longtemps, elle devait avoir piètre allure, si ses parents pouvaient la voir, ils ne seraient pas fiers d'elle.Mais au lieu de se préoccuper de son avenir, ses pensées se portaient irrémédiablement vers cet homme sans passé et au futur incertain. Incapable de lui restituer son état civil, l'armée allait devoir statuer sur son sort, et Roselyn n'aimait pas la tournure que prenaient les décisions le concernant.
Hier, au cours de sa visite médicale, le médecin lui avait laissé entendre qu'une commission médicale avait jugé que cet homme ne pouvait plus rester dans ce service, ses blessures apparentes étant totalement guéries, mais qu'en raison de son amnésie totale, il serait envoyé dans une maison de repos, il n'attendait plus que l'aval de l'Etat major.
Roselyn savait ce que le médecin appelait pudiquement maison de repos, c'était en fait un établissement qui recevait les aliénés.Se doutant du sort qui lui était réservé, elle fut animée par un sentiment de révolte, sans aucun doute, placé dans une telle maison, son esprit s'enfoncerait pour toujours dans le néant.
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et la terre enfanta
55 Au petit matin, nauséeuse, elle fit l'impasse sur le petit déjeuner et après une rapide toilette, se faufila dans l'aube froide, croisant des passants emmitouflés qui se hâtaient comme elle vers le lieu de leur travail. Elégantes, certaines femmes portaient des chapeaux de taille plus réduite qu'avant la guerre, remarqua Roselyn, la mode était passée par là. Elles enfouissaient leurs mains dans de chauds manchons de fourrure. Mais la majorité de celles-ci déambulaient tête nue, le cou enserré dans une grosse écharpe de laine et les mains cachées bien au fond de leurs poches, elle se dit qu'elle leur ressemblait.
Quand elle entra dans le dortoir, elle sentit un relent mêlant les miasmes aigres de la misère physiologique et l'agressive odeur du désinfectant. Son premier regard fut pour le dernier lit de la rangée. L'homme avait gardé la même position qu'hier soir lorsqu'elle avait quitté le service, et tournait son visage vers le mur gris, indifférent au réveil bruyant qui agitait certains pensionnaires. Cependant, avant de s'approcher de lui, il lui fallait d'abord soigner en premier lieu les quelques grands blessés dont l'état réclamait encore des soins importants.
Dans l'autre travée officiait Amy, une solide texane au verbe haut, n'hésitant pas à dire son fait à celui qui, tenté par ses charmes la frôlait un peu trop près d'une main faussement innocente. Il est vrai que, dotée d'une croupe alléchante et d'une poitrine généreuse qu'elle cachait à grand peine sous son uniforme empesée, elle représentait pour eux la féminité dont ils étaient privés depuis bien longtemps.
Depuis peu dans le service, Roselyn n'avait pas son approche familière, et ses rapports avec les patients restaient strictement professionnels, si bien qu'à son insu ils l'avaient surnommé "le glaçon".
Elle jeta un bref regard en direction d'Amy qui s'entretenait avec un médecin, au pied d'un lit. Ils allaient ainsi de lit en lit, consultant la feuille de soins de chacun et commentant son état de santé. De son côté il lui restait quelques soins à donner avant de rejoindre le chevet de celui qui la préoccupait.
Enfin, elle fut auprès de lui et d'une main ferme l'incita à se tourner vers elle.
- Bonjour ! comment allez-vous ? nous nous connaissons déjà!
Comme un animal piégé, il tenta de se dégager de son étreinte, mais elle tenait bon, si bien que d'un bloc il se retourna, les yeux quelque peu hagards.
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29.07.2008
et la terre enfanta
54 Roselyn s'était perdue parmi la foule. Elle ne reconnaissait plus sa route et demandait son chemin aux passants, mais ceux-ci ne semblaient pas l'entendre. Oppressée elle avançait de plus en plus vite parmi ces gens qui s'écartaient sur son passage, et soudain son coeur fit un bond, elle le voyait - Lui - Peter était là! Face à face, ils se regardaient, seuls désormais. Il était bien tel qu'elle l'avait vu la dernière fois, avec ce sourire éclatant qui faisait tout son charme et dont il jouait à loisir, mais aussi avec ses yeux étirés de félin où luisait une lueur inquiétante, démentant la chaleur de son sourire, et elle comprit qu'elle ne pourrait pas lui échapper.
Peter et ses mensonges, Peter et sa violence, mais aussi celui dont l'amour l'avait fait vibrer, quand il ne lui avait pas encore dévoilé la face cachée de sa personnalité.
Quand il s'avança vers elle, éperdue elle cria - non ! et le son de sa propre voix la fit se redresser en sursaut, le coeur au bord des lèvres, trempée de sueur. Il lui fallut plusieurs minutes pour émerger de son cauchemar. Elle tâtonna dans le noir pour allumer sa chandelle, tandis que sa respiration reprenait un rythme normal. Elle soupira de soulagement, il n'était que trois heures du matin.
Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait rêvé de lui. Lorsqu'elle avait mis fin à leur liaison et qu'elle s'était enfuie, il venait souvent hanter ses nuits. Tout en se recouchant, elle souhaita de toutes ses forces que cette résurgence du passé soit sans lendemain. Elle avait tiré un trait définitif sur cette histoire.
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28.07.2008
et la terre enfanta
53 Roselyn eut un choc, ce regard bleu qu'elle aurait reconnu entre tous la replongeait dans un passé récent. Elle réagit vite
- Bonjour ! vous me reconnaissez ? je ne pensais pas vous revoir, vous allez mieux?
Dans son dos elle entendit un pschitt....prolongé
-Pas la peine de vous fatiguer, il est dérangé ironisa son voisin de lit.
Roselyn ne répliqua pas, ainsi donc, l'homme avait échoué ici, attendant qu'on veuille bien lui restituer une hypothétique identité à défaut de mémoire. Visiblement ses blessures étaient presque guéries. Elle décida de s'enquerrir du sort qui lui était réservé, ils avaient déjà fait un bout de chemin ensemble, elle connaissait son histoire, et cet état créait un lien entre eux. Qui mieux qu'elle pourrait lui raconter son tragique parcours, consciencieusement elle jugea que son rôle auprès de lui n'était pas terminé, le destin en avait ainsi décidé.
Ce soir-là, malgré sa fatigue, ce fut presque avec entrain que Roselyn gravit dans une semi-obscurité les escaliers vétustes de son immeuble, et comme à chaque fois entre le deuxième et le troisième étage buta sur une marche disjointe, traquenard quotidien qui la fit pester. Le propriétaire exagérait vraiment, depuis bien longtemps il n'avait entrepris aucun travaux, malgré les protestations des locataires.
Sa longue journée de travail avait été fertile en évènements. D'abord son changement de service où elle avait dû faire appel à tout son professionnalisme pour aborder sans émotion apparente l'étalage de toute cette misère humaine, et elle n'était pas certaine d'y avoir entièrement réussi. C'est qu'ils étaient terribles tous ces mutilés avec leurs questions embarrassantes, cherchant dans vos réponses la moindre parcelle de pitié ou de répulsion à leur égard. Il lui avait fallu rester la plus naturelle possible, même si son coeur battait un peu trop devant l'étalage de tous ces maux.
Et puis surtout sa surprise de retrouver cet inconnu, mais aussi sa déception de constater sa régression. Il lui restait une vingtaine de jours à travailler dans cet hôpital, peut-être pourrait-elle lui être utile pensa t-elle modestement.
Lorsqu'elle tira ses clés de son sac, son attention fut attirée par un rectangle blanc qui gisait sur le seuil. Intriguée, elle le ramassa, mais il n'y avait aucune inscription sur le bristol. Dubitative, elle le jeta d'une main négligente sur son buffet où il alla rejoindre dans un aimable fouillis le premier qu'elle avait ramassé et dont elle ne se souvenait même plus.
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27.07.2008
et la terre enfanta
52 Avec une sensibilité exacerbée, ils guettaient d'une manière morbide sur chaque nouveau visage, la preuve de leur déchéance.
-Eh, Bolton ! viens soutenir mademoiselle, elle va tomber dans les pommes dit en ricanant l'un d'eux, désolé je ne peux vous recevoir dans mes bras ironisa t-il en exhibant deux moignons. Roselyn s'éloigna, il était inutile de répliquer, il semblait que la perte de leurs membres est activée l'agilité de leur langue, à ce petit jeux-là elle serait perdante.
Elle se mit à la recherche de la blouse blanche du médecin de service, et appliquée commença son travail. Devant la gravité des cas, il était matériellement impossible à chaque infirmière de soigner plus d'une dizaine de blessés, tant il fallait apporter d'attention pour refaire chaque pansement, examiner les plaies qui suppuraient, et c'était à chaque fois des plaintes et parfois des insultes qu'elles s'efforçaient de ne pas entendre.
La fin de la matinée se profilait, Roselyn se redressa lorsqu'elle eut terminé de panser son dernier patient, son dos la faisait souffrir, elle aurait pu se soulager en se massant, mais son geste aurait pû paraître équivoque à ces jeunes hommes dont la sexualité mise en veilleuse était toute prête à se réveiller, alors elle y renonça.
- Mademoiselle Parsons ! Elle se retourna en entendant le médecin l'interpeller, -veuillez vous occuper aussi de celui-ci fit-il en désignant un lit mis un peu à l'écart des autres.
Roselyn soupira, elle se sentait vraiment fatiguée. L'homme en question semblait dormir, le visage à demi caché sous son drap. Elle secoua légèrement son épaule en se penchant sur lui.
- Je suis la nouvelle infirmière, je dois refaire votre pansement.
Sous la pression de ses doigts, l'homme se réveilla et tourna vers elle un regard atone.
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26.07.2008
Et la terre enfanta
51
Parfois des militaires rendaient une brève visite aux blessés, mais ne s'attardaient pas dans les dortoirs. Le cas de chacun était discuté dans le bureau poussièreux du médecin-major qui décidait en dernier lieu si le patient était apte ou non à regagner son foyer.
Elle apprit à connaître chacun de ces hommes. Malgré leurs disparités, ils avaient tous un besoin vital de se raconter et de retrouver un semblant d'attention et de tendresse auprès d'une femme. Le soir, elle rentrait fourbue, la tête pleine de toutes les confidences qu'elle recueillait et avait hâte pour se délasser de faire couler de l'eau chaude le long de son dos endolori, dans le grand tub que sa mère lui avait donné. Après un frugal repas, elle se mettait au lit en grimaçant lorsqu'elle se lovait entre les draps froids.
Ce fut au matin du douzième jour que Roselyn fut envoyée à la salle 2 pour remplacer une infirmière malade, seulement pour quelques jours lui précisa l'infirmière en chef. Ce ne fut pas sans protestations et elle dut promettre à ses blessés de venir bavarder quelques instants avec eux après son service. Elle était satisfaite d'être ainsi appréciée, mais elle partirait bientôt et une autre la remplacerait auprès d'eux.
La salle 2 était un service particulièrement lourd, c'est là que se trouvaient les grands mutilés, double et parfois triple amputés, ainsi que les blessés et brûlés de la face. Pourtant l'atmosphère générale ne reflétait pas leurs lourds handicaps et n'était pas empreinte de tristesse. Des infirmières bénévoles étaient admises dans ce service. Elles se répartissaient les soins corporels: toilette, change, mais aussi repas qu'elles faisaient avaler à la cuillére, retrouvant pour les plus âgées les gestes tendres d'une mère auprès d'un tout-petit. Infantilisés par obligation, certains ne pouvaient retenir des larmes de rage et d'impuissance qu'elles s'efforçaient de sécher en plaisantant.
Bien qu'aguerrie sur le front à la vue quotidienne des blessures, Roselyn ne s'attendait certes pas à une telle concentration de cas aussi graves et malgré elle, marqua un temps d'arrêt sur le seuil. Son attitude ne passa pas inaperçue parmi les occupants des premiers lits.
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25.07.2008
et la terre enfanta
50 Le trajet du retour lui parut interminable, elle frissonnait dans son mince manteau dont le bas trempé lui battait les mollets. Un regret s'insinua en elle, celui des étés indiens, saison miracle où les brises légères, la chaleur et les lumières se conjuguent à la perfection dans une apothéose flamboyante, juste avant que la nature ne prenne ses quartiers d'hiver.
En passant devant l'étalage d'une pâtisserie, la vue alléchante des gâteaux glacés de sucre rose la fit succomber à l'envie, elle avait besoin de se réconforter pour effacer le souvenir de cette journée décevante.
Quand enfin elle eut escaladé ses six étages et qu'elle se retrouva dans son appartement, elle soupira d'aise, elle allait enfiler sa robe de chambre, faire une rapide dînette et se mettre au lit de bonne heure pour être en forme demain matin. C'est alors que son regard se porta sur un rectangle blanc de la dimension d'une carte de visite, gisant près de la porte d'entrée. Machinalement elle ramassa le papier et le retourna, il était vierge de toute inscription, elle haussa les épaules et le déposa négligemment sur le coin de son buffet sans chercher plus avant qu'elle pouvait en être la provenance.
Le lendemain, en une heure, elle avait retrouvé les gestes familiers et l'automatisme des soins. Elle avait vite découragé par sa gentillesse, mais aussi sa fermeté, les quelques lascars qui entendaient profiter de sa jeunesse pour s'accorder des privautés et lui distiller des plaisanteries salaces.
Au milieu de la matinée une courte pause lui fut accordée. Elle prit plaisir à deviser avec une infirmière affectée à une autre salle. Elles promirent de se retrouver à chaque fois que le service le leur permettrait, Roselyn se sentit déjà moins seule.
En une semaine, elle avait révisé son impression première. Certes le matériel et les bâtiments étaient vétustes, mais les soins prodigués aux blessés étaient humains et compétents, la rigueur de l'armée ne franchissait pas les hauts murs.
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et la terre enfanta
49 L'hôpital Général Perkings, constitué par deux corps de bâtiments construits en pierres sombres semblait bien triste de prime abord. Rien ne venait égayer ses sévères façades et surtout pas le terrain presque nu sur lequel il était implanté. De maigres buissons chétifs délimitaient deux allées caillouteuses qui se dirigeaient parallélement vers l'entrée principale.
En levant la tête, Roselyn aperçut au premier étage quelques individus curieux qui la regardaient en riant, elle devina aisément le genre de commentaires échangés entre eux.
L'accueil ne fut pas plus engageant que l'aspect général de l'établissement. Elle fut reçue dans une pièce en désordre qu'elle qualifia de capharnaüm, tant le bureau derrière lequel trônait un médecin moustachu, disparaissait sous un amoncellement de dossiers et d'objets disparates. Au regard qu'il lui jeta elle compris que visiblement elle dérangeait cet homme peu amène.
-Heureusement que je n'ai qu'un mois à travailler ici pensa t-elle en sortant de cet entretien décevant. D'ailleurs elle était frappée par la tristesse qui se dégageait des lieux, une telle ambiance ne contribuait certainement pas à remonter le moral des patients et l'aspect physique de l'infirmière en chef qu'elle avait entrevue, n'avait rien non plus d'engageant pour égayer les jeunes blessés et cette pensée lui amena un sourire moqueur.
Celle-ci l'avait pourtant accueilli avec empressement :
-Nous manquons de bras et de compétence, vous êtes la bienvenue dans le service.
Elle commencerait donc à six heures du matin, affectée à la salle 7. Pour l'heure, il pleuvait toujours. En pestant elle s'en fut en courant, poursuivie par des regards railleurs.
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