« 2008-07-15 | Page d'accueil | 2008-07-17 »
16.07.2008
et la terre enfanta
39 Un coup d'oeil à travers une vitre lui fit faire la grimace, il pleuvait par rafales. Tant pis, il lui fallait sortir, elle n'avait pas le choix si elle ne voulait pas mourir d'inanition. Echevelée par ses travaux, elle remit un peu d'ordre dans ses cheveux qui s'échappaient de son chignon et sourit à son image dans le vieux miroir de son minuscule cabinet de toilette. Une ride griffait à peine le coin de ses yeux, mais ses trente ans éclataient encore de fraîcheur.
En bas de chez elle, elle se dirigea vers la petite épicerie du coin de la rue, tenue par un Libanais adipeux, émigré depuis le début du siècle. Sur le trottoir, abrité des intempéries par un store délavé, un étalage mêlait en toutes saisons couleurs et senteurs. A l'intérieur de la boutique obscure, une odeur acidulée montait des bocaux remplis de condiments et d'épices.
Roselyn aimait bien venir dans cette échoppe où l'on trouvait de tout, grisée de parfums exotiques, elle s'y dépaysait avec bonheur.
Quand le jour céda, envahit par une brume épaisse, bien qu'il ne fut que dix-sept heures, elle alluma une chandelle. Elle avait oublié d'acheter du pétrole pour la grosse lampe ventrue qui lui venait elle aussi de ses parents. Anéantie par la fatigue, elle s'allongea sur le grand lit et s'étonna de ressentir encore l'effet du roulis. Le sommeil la prit brutalement sans qu'elle ait eu le temps de souffler la chandelle, qui pleura pendant quelques heures ses dernières larmes de cire.
21:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
et la terre enfanta
38 Jusqu'à présent, elle avait évité toute réflexion concernant son avenir, se contentant de vivre pleinement chaque jour sans se soucier du lendemain, mais, faisant partie de la caste des battants, elle allait mettre tout en oeuvre pour redonner un sens à sa vie.
Dès lors que sa décision fut prise, elle se lança dans des travaux ménagers effrénés. Dans la chambre, après avoir aéré la literie, elle remit des draps propres au grand lit que Peter et elle avaient achetés dans une vente aux enchères, quand, d'un commun accord, ils décidèrent d'habiter dans cet appartement. Elle l'avait ensuite, après leur rupture, gardé à son insu.
Lorsqu'ils avaient emménagé dans un logement plus confortable, il lui avait dit :
- Chérie, je te charge de liquider toutes ces vieilleries, en parlant notamment des quelques meubles qui lui venaient de ses parents. Elle n'avait pu s'y résoudre et n'avait pas résilié son contrat de location, un sixième sens avait dû lui conseiller de n'en rien faire.
Elle se rappelait leurs rires lorsqu'il avait fallu assembler les pièces de bois et mettre en place le lourd fronton qui composait la tête du lit. Ce meuble encombrant qui occupait à lui seul presque toute la chambre n'aurait pas déparé la vitrine d'un antiquaire. Elle se promit de le revendre et chassa de nouveau ses idées noires.
Elle avait rayé à jamais Peter de sa vie.
Ce fut au moment où elle commença à avoir faim qu'elle pensa à son buffet vide de toutes provisions.
13:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


