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11.07.2008

et la terre enfanta

31 D'une main tremblante il tenait la feuille où il avait inscrit de sa haute écriture penchée le nom de ceux qui feraient partie du prochain rapatriement. Roselyn Parsons avait été désignée parmi d'autres pour accompagner le convoi. Cette jeune femme avait beaucoup donné de sa personne et depuis quelques temps il avait remarqué sa lassitude plus morale que physique d'ailleurs. Il était temps pour son équilibre qu'elle s'éloignât du front.
En toute objectivité, il avait fait le tri des éclopés, conscient que sa décision pesait sur le sort de ces hommes. Toutefois un cruel dilemme se posait à lui : que décider pour cet amnésique dont la nationalité restait mystérieuse ?
Un rapport sur les circonstances de son sauvetage et un vague signalement sur son aspect physique avaient été communiqué aux états majors, mais parmi les régiments engagés dans la bataille, on avait à déplorer côté américain, français et allemand de nombreux blessés, morts et disparus. Sur le front, chaque jour l'hécatombe continuait, l'heure n'était pas encore au bilan, cet homme avait besoin de soins qu'il ne pouvait pas lui donner.
La veille, juste à la tombée du jour, pendant un rare moment d'accalmie, où les blessés fatigués de gémir tombaient dans une torpeur bienfaisante, il avait réuni les infirmiers et fait le point avec eux. Unanimement ils avaient approuvé le départ de l'inconnu, mais la décision finale lui revenait. Alors, d'une main ferme, il ajouta un chiffre à l'effectif, puisque cet homme n'était plus qu'un numéro. Mais sous les autres noms il inscrivit : homme anonyme d'environ vingt-cinq ans et signa la fiche d'évacuation.

let la terre enfanta

30 Mais l'homme n'écoutait que le son de sa propre voix et ce bruit oublié le plongeait dans l'étonnement.
Commencèrent alors pour lui des jours de convalescence. Maladroitement, il réapprit les gestes qui lui permirent bientôt de manger seul. Cependant son visage restait fermé et ses efforts de communication se limitaient à des sons d'intensité variable que Roselyn à l'écoute de son patient, avait fini par interpréter.
Il y avait le son grave et lent qu'il lui adressait chaque matin en se réveillant, puis celui plus clair et pressant lorsqu'un besoin physiologique venait le tourmenter, et enfin celui presque normal d'un enfant qui répéterait à l'infini l'ébauche d'une syllabe. Ses yeux reflétaient alors sa surprise, comme s'il cherchait l'écho d'autres sons aujourd'hui disparus.
Désormais, il n'avait plus qu'un simple bandeau autour de la tête, d'où s'échappaient des touffes drues de cheveux bruns. Hier, on lui avait ôté le plâtre de sa jambe, Roselyn avait fait la grimace à la vue de la chair boursouflée, mais lui la regardait, indifférent à son aspect, comme si ce membre martyrisé ne lui appartenait pas.
- La rééducation sera longue et douloureuse songea t-elle, et qu'adviendra t-il de lui ensuite?
Pour la première fois, elle eut une pensée pour cette famille inconnue qui sans doute espérait encore.

Le médecin-colonel Stephen se passa une main lasse sur le visage, comme pour y effacer les heures de fatigue et de feinte indifférence qui étaient son lot quotidien et qui figeaient ses traits en un masque impénétrable.
Il se voulait serein, mais malgré l'armure morale qu'il s'était forgé tout au long de ses mois d'horreur et de souffrance, ce matin, à l'abri du regard des autres, il déposait les armes.