« et la terre enfanta | Page d'accueil | et la terre enfanta »
19.05.2008
et la terre enfanta
16 Il laissait couler ses larmes sans songer à les essuyer. Intarrissables, en source pressée, elles formaient deux rigoles claires sur le jeune visage mâchuré par la boue. Ses nerfs craquaient. Ce n'était pas la douleur lancinante, qui pourtant le taraudait qui le bouleversait, mais avec la perte de ses doigts, c'était surtout le deuil de son avenir : Mutilé ! ce mot résonnait comme un glas dans sa tête.
Avant qu'il ne s'engage, un avenir prometteur s'offrait à lui. De conditions modestes, ses parents avaient fait des sacrifices pour lui payer des études musicales. Doué pour le piano, il s'était déjà taillé un beau succès et son nom était connu des mélomanes. A présent il regrettait amèrement cet élan patriotique qui l'avait enflammé, rejet récurrent d'un ancêtre français, venu il y avait bien longtemps dans ce nouvel Eldorado.
Ils stoppérent enfin dans la cour d'une école, aménagée sommairement en hôpital. Des lits serrés les uns contre les autres, laissant à peine la place de circuler entre eux, occupaient plusieurs classes. Au mur, un tableau noir gardait encore la trace blanchâtre de la craie. Malgré l'odeur dominante du formol, celle du sang stagnait dans les pièces mal aérées.
- Ceux qui peuvent marcher descendent clama Denvers.
En clopinant, ils s'affalèrent sur le lit qui leur était désigné et résignés attendirent leur tour d'être soignés.
Sans précaution particulière, deux infirmiers empoignèrent le brancard où le rescapé gisait toujours inconscient. Ils s'étaient forgés une armure permettant à leurs nerfs de tenir devant cet étalage journalier de souffrance.
-Qu'est-ce qu'il a celui-là, il a perdu connaissance interrogea le médecin, tandis qu'une oreille collée au stéthoscope, il examinait le blessé.
Denvers lui fit le récit du sauvetage....et on n'est pas certain que ce soit un des nôtres conclut-il car nous l'avons retrouvé complètement nu.
-On verra bien quand il reviendra à lui fit laconiquement le médecin, après tout ce n'était pas son problème, il était là pour sauver des hommes et pas des nationalités.
Pour l'heure il se contenterait de soigner la blessure de son crâne, il ne paraissait pas en danger immédiat, bien que son pouls soit faible, mais quand il défit son pansement, il ne put s'empêcher d'émettre un sifflement. Ce n'était pas la coupure, qui pourtant laissait apparaître entre ses lèvres boursouflées la pâleur d'un os blanchâtre qui le préoccupait, mais plutôt à l'arrière de la tête un hématome violacé de la grosseur d'un oeuf, qui lui parut de mauvais augure.
- Il faut l'isoler, à mon avis il est sérieusement touché, je n'ai rien ici pour l'examiner plus attentivement, demain s'il est encore en vie, nous l'évacuerons par le train sanitaire..
Après les premiers secours, les blessés légers avaient été dirigés à l'arrière pour une convalescence rapide, dans quelques temps ils repartiraient au combat, il fallait laisser la place aux nouveaux arrivants. Le médecin harassé, aux yeux larmoyants par deux nuits de veille, se détourna du comateux, d'autres réclamaient ses soins. Deux infirmiers efficaces, s'affairaient déjà auprès des hommes. Ils découpaient hâtivement les pansements de fortune, donnaient à boire aux assoiffés et réconfortaient d'un ton bourru ceux qui ne pouvaient retenir leurs larmes.
16:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


