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16.05.2008

et la terre enfanta

13 A six heures moins cinq, le lieutenant Chauvet se porta à la tête de sa compagnie. Il regarda les hommes qui l'entouraient, tous lui faisaient confiance, mais combien seraient-ils encore debout ce soir ? et lui même...
- En avant cria t-il tandis qu'il franchissait le premier le parapet.
En rangs serrés, ils grimpèrent à leur tour sur le talus, mais à peine avaient-ils parcouru cent mètres qu'une pluie d'obus sifflait au-dessus de leurs têtes.
-2e section, déployez-vous hurla le lieutenant, la 3e et la 4e vous couvrent !
On ne distinguait plus rien parmi les nuages épais de fumée d'où surgissaient des éclats de métal et des jaillissements de pierres. Dans ce chaos de fer et de feu, on devinait parfois des silhouettes qui se ruaient en avant, dirigées par la voix tranchante de leur officier.
Louis reconnu Masson à deux mètres de lui, il lui cria quelque chose qu'il ne comprit pas, puis en une pose grotesque, il le vit s'affaler.
Derrière lui des cris de souffrance et des ordres lui parvenaient par bribes que le vent effilochait. Se mettre à l'abri, il aurait bien voulu, mais rien ne ressemblait plus à rien. Il jura en tombant dans un trou profond et décida de rester là quelques instants dans cet abri illusoire. Assourdi, son cerveau fonctionnait au ralenti. Il avait perdu le contact avec sa compagnie, étaient-ils tous devant où derrière lui ? était-il le seul survivant ? Terré dans cet entonnoir, il se maudit pour sa défaillance, et dans un élan jaillit du trou lorsqu'il entendit des éclats de voix. La stridence des obus ne le détourna pas de son but : rejoindre au plus vite les autres, qu'un nuage épais de fumée et de pluie enveloppait d'ombre et de mystère.
Ayant de nouveau perdu le contact, il décida d'attendre accroupi dans une anfractuosité du terrain, fouaillé par un obus. Bizarrement, il s'y sentit en sécurité. La superstition ne dit-elle pas qu'un projectile ne frappe jamais deux fois au même endroit. Et, quand soudain, l'un d'eux creusa son cratère à côté de lui, il ne sentit pas le souffle puissant qui le dépouillait de ses vêtements, ni la terre caillouteuse qui l'ensevelissait.

Dans le jour vieillissant, l'armée de Pershing, le Tanks Corps américain avance protégé par les chars. Les fantassins se déploient en larges lignes. Sporadiquement, çà et là, quelques obus passent encore en sifflant au-dessus de leurs têtes, causant des pertes parmi leurs rangs. Ordre leur a été donné de rejoindre les Français qui tiennent à grand peine depuis plusieurs heures une position stratégique, conquise au prix de combien de vies sacrifiées ?
Tendus vers un seul but, les Yankees s'embourbent dans cette terre cent fois retournée, se défendant de regarder les silhouettes étendues avec des attitudes de pantins désarticulés, et dont les yeux vides dans un visage bleui regardent fixement le ciel.