15.05.2008
et la terre enfanta
Il venait à peine de succomber à la fatigue, lorsque l'artillerie américaine se mit en branle. Réveillés en sursaut, ils furent sur pied en un instant. Louis consulta sa montre, il était quatre heures du matin. Un grondement continu, assourdissant, augmentant ou diminuant tour à tour, formait un barrage roulant dans le ciel.
Par-dessus le parapet, ils aperçurent les lueurs des canons formant une traînée de lumière rouge.
- Ben ça alors ! fit Fauvet, estomaqué, qu'est-ce qu'ils leur mettent les copains.
Une brusque rafale de mitrailleuse, qui heureusement manqua son objectif les repoussa brutalement en arrière, leur rappelant que les tireurs d'élite sévissaient encore dans la tranchée adverse.
A l'approche de l'attaque, les gros calibres français se joignirent au concert. Le feu d'artillerie augmenta sa cadence et son grondement lugubre accompagna le bruit d'un orage d'arrière saison qui mêla sa voix à celles des canons.
Dans la brume opaque du petit jour, les projectiles labourèrent le territoire où l'ennemi s'était tapi, accomplissant leur moisson de mort.
A six heures, ce 8 octobre 1917, l'aube se leva, tandis que l'attaque se déclenchait. Les fusées rouges des Français montaient en chandelle. Des escadres entières de tanks américains sortirent de leurs abris pour diriger l'assaut et foncer sur les mitrailleuses ennemies qui essayaient vainement d'enrayer leur approche.
Les blindés s'avancèrent lourdement sur le terrain détrempé et criblé de trous d'obus remplis d'eau, formant un véritable marécage. Les fantassins se faufilèrent entre des groupes d'arbres, dont les branches déchiquetées pendaient au-dessus des entonnoirs. La fumée des obus cachait parfois les lourds engins, mais ils réapparaissaient bientôt, rassurants.
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14.05.2008
et la terre enfanta
Une voix fébrile s'éleva : - Rassemblement de la première compagnie à dix-sept heures, ordre du lieutenant, faites passer.
Il restait à peine un quart d'heure, Louis frissonna. Il ne savait pas si cela était dû à l'excitation du moment où à un rhume imminent, mais il préférait qu'il se passe quelque chose plutôt que cette inaction anormale qui usait les nerfs des hommes et les rendait irritables.
A l'heure dite, les hommes de la deuxième et troisième section entouraient le jeune lieutenant qui les commandait.
- Ordre du jour de l'Etat Major, commença t-il, demain à cinq heures, l'artillerie prendra comme objectif les batteries ennemies repérées par les avions. Simultanément, les canons de tranchée nettoieront les lignes adverses. L'assaut est prévu à six heures précises avec les deuxième, troisième et quatrième compagnie.
- Cependant, ajouta t-il, je dois aussi vous avertir que vous allez combattre côte à côte avec la première armée américaine. Cette nuit elle prendra position au nord de l'Ailette à quatre kilomètres d'ici. Leur artillerie commencera à canonner avant la nôtre et prendra les Allemands à revers, ceux qui ont des montres, mettez les à l'heure et ... bonne chance ajouta t-il soudain moins solennel.
Muets et graves, comme apaisés malgré tout, ils se regardaient lisant dans les yeux des autres l'appréhension qui les prenait aux tripes.
L'un d'eux siffla : - Mazette ! ils sortent le grand jeu, les boches n'ont qu'à bien se tenir, on va n'en faire qu'une bouchée!
- Essayez de dormir leur avait dit le lieutenant, plus facile à dire qu'à faire grommela un autre entre ses dents.
Dans un recoin, Louis s'entretenait à voix basse avec Fauvet, un titi parisien moqueur, qui pour une fois avait remisé sa verve au placard.
- A côté des Américains, ça alors fit Fauvet, on dit qu'ils sont bien mieux équipés que nous, espérons que leurs artilleurs seront à la hauteur et ne canarderont pas nos lignes.
-Mieux équipés que nous ! le reprit Masson, peut-être mais avec notre armement et dans sa voix résonnait une note de fierté.
- Dis donc vieux, fit-il en se penchant vers Louis, tu ne parais pas dans ton assiette ?
- Ce n'est rien sans doute un rhume qui arrive
- Ah bon! fit l'autre soulagé, je croyais que tu avais les chocottes !
Louis esquissa un sourire et appuya son dos contre le mur de terre. Somnolent mais lucide, il regarda autour de lui les corps étendus d'où sortaient des ronflements et des raclements de gorge et les envia de pouvoir s'abîmer dans le sommeil. Il s'allongea à son tour en s'interdisant de penser au lendemain.
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12.05.2008
et la terre enfanta
Depuis plusieurs semaines la guerre s'enlise dans une sorte d'attentisme qui met les nerfs à rude épreuve. Ordres et contre-ordres se succèdent. Terrés dans leur trou, ils attendent que l'on dispose de leur vie, tandis que plutôt mal que bien l'intendance s'organise.
- Je me demande ce qu'ils nous préparent râla Jules Carton, un petit homme râblé qui malgré une jambe plus courte que l'autre avait été envoyé en première ligne. Il courrait des rumeurs sur son compte, une sanction disciplinaire l'aurait, parait-il, propulsé à son corps défendant sur le devant de la scène, l'homme était un irascible et les autres s'en méfiaient.
- Ils écourtent notre repos, pourquoi je te le demande, hein ! tu ne trouves pas Berthier insista t-il.
Louis haussa les épaules, fataliste, un mal de tête insidieux lui taraudait le crâne :
-J'ai sûrement pris froid songea t-il en resserrant le cache-nez de grosse laine que Joséphine lui avait envoyé dans son dernier colis.
Dans la tranchée, malgré le calme apparent des petits canons serrés les uns contre les autres, une animation inhabituelle régnait, faite de va et vient et de conciliabules.
- C'est pour bientôt un convoi de munitions vient nous ravitailler, la danse ne va pas tarder à commencer, y aura de la gnole ce soir fanfaronna Masson
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